Ida Rubinstein. Sans cette danseuse qui fut notamment Cléopâtre dans les Ballets russes de Serge Diaghilev, le Boléro de Ravel n'aurait pas existé. C'est cette richissime mécène, icône un peu oubliée de la Belle Epoque - mais que le remarquable Ida - Don't Cry Me Love, de la chorégraphe Lara Barsacq, rappela à notre bon souvenir en 2019 - qui commanda au compositeur "une musique pour ballet de caractère espagnol". Une oeuvre de seize minutes qui allait devenir "le plus grand tube de la musique classique", comme le souligne le documentaire fouillé et aux multiples intervenants de Anne-Solen Douguet et Damien Cabrespines, visible sur arte.tv jusqu'au 17 mars.
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Ida Rubinstein. Sans cette danseuse qui fut notamment Cléopâtre dans les Ballets russes de Serge Diaghilev, le Boléro de Ravel n'aurait pas existé. C'est cette richissime mécène, icône un peu oubliée de la Belle Epoque - mais que le remarquable Ida - Don't Cry Me Love, de la chorégraphe Lara Barsacq, rappela à notre bon souvenir en 2019 - qui commanda au compositeur "une musique pour ballet de caractère espagnol". Une oeuvre de seize minutes qui allait devenir "le plus grand tube de la musique classique", comme le souligne le documentaire fouillé et aux multiples intervenants de Anne-Solen Douguet et Damien Cabrespines, visible sur arte.tv jusqu'au 17 mars. Le 22 novembre 1928, lors de la première à l'Opéra de Paris, "c'est un triomphe". On salue l'audace de la structure. Sur un rythme à trois temps inspiré de la danse espagnole du même nom et sur un tempo que Ravel veut fixe s'avance d'abord une caisse claire, soutenue par les pizzicati de l'alto et du violoncelle. Cette caisse claire va répéter pendant toute l'oeuvre la même section de deux mesures. Au total, 169 fois. "Ravel a toujours été fasciné par la mécanique. Régulièrement, il s'arrête aux abords d'une fabrique du Vésinet, en région parisienne, pour observer et écouter les mouvements monotones des machines-outils", rappelle le documentaire. Le compositeur avait d'ailleurs déclaré qu'une usine avait inspiré le Boléro et qu'il aurait voulu "qu'on le danse toujours devant un décor usinier". "C'est la première boucle jamais composée", affirme le DJ de Detroit Carl Craig. Cette rythmique martiale sera régulièrement reprise dans le rock, notamment par The Jeff Beck Group ( Beck's Bolero), Iron Maiden ( The Ides of March) et Alice Cooper ( School's Out). Là-dessus, Ravel déploie deux phrases mélodiques de seize mesures, répétées chacune neuf fois, passant d'instruments en instruments dans des combinaisons parfois inédites. L'ensemble forme un tourbillon hypnotique, qui s'enroule sensuellement autour des auditeurs. La séduction est d'ailleurs l'argument central du ballet de 1928, chorégraphié par Bronislava Nijinska, la soeur de Vaslav Nijinski: "une femme puissante (interprétée par la commanditaire Ida Rubinstein) tournoyant sans discontinuer sur la table d'une taverne, et pressée par un groupe d'hommes qui la désirent". En 1961, Maurice Béjart débarrasse le Boléro de la couleur locale andalouse: la danseuse Duska Sifnios trône sur une grande table rouge, entourée d'une quarantaine d'hommes qui vont s'approcher par petits groupes, jusqu'au final où ils envahissent la table. Dès les premiers mouvements de la main qui se lève et descend doucement, frôlant le sein, le caractère érotique du Boléro de Béjart est clairement affiché. Le solo repose ici sur une bascule quasiment ininterrompue d'un pied à l'autre, qui dessine un va-et-vient du bassin et met l'endurance de l'interprète à l'épreuve. "C'est vraiment une survie, on entre dans une espèce de folie pour tenir la douleur", explique Marie-Agnès Gillot, qui l'a dansé en 2006. Si le Boléro est, de l'aveu de Ravel lui-même, "musico-sexuel", ce n'est pas uniquement par son caractère répétitif: c'est son crescendo, grossissant jusqu'à mobiliser l'orchestre entier, qui lui donne un caractère orgasmique. Le Boléro serait une des musiques les plus écoutées "pendant les étreintes amoureuses", derrière la BO de Dirty Dancing et Sexual Healing de Marvin Gaye. En 1979, Béjart, encore lui, bousculait son propre Boléro en inversant les rôles: un homme, Jorge Donn, la star argentine du Ballet du XXe siècle, monte sur la table, cerné de femmes. Dans le mémorable final du film Les Uns et les autres de Claude Lelouch, sorti en 1981, nouveau renversement: Donn danse entouré d'autres hommes. De chorégraphe en chorégraphe, le chef-d'oeuvre de Ravel n'a cessé de se transformer. Dernière provocation marquante en date: Révolution, d'Olivier Dubois, où une douzaine de danseuses tournoient autour de barres de pole dance, accessoire sexy par excellence, dans un étirement extrême de la partition de Ravel. La première partie répète uniquement la fameuse paire de mesures de la caisse claire, la mélodie n'arrivant jamais, et propose pour tout mouvement une rotation collective autour d'un axe, pendant 135 minutes. Insoutenable pour une partie des spectateurs. Les danseuses, elles, tiennent, ensemble. Et le Boléro de prendre alors une nouvelle signification, combative. Il est inépuisable.