Professeur au département des sciences politiques de l'université de Gand, Rik Coolsaet a fait partie, en 2006, du groupe d'experts qui a planché, à la demande de la Commission européenne, sur la radicalisation violente (rapport non public bouclé en 2008). Très introduit dans les sphères du pouvoir, il plaide pour la prévention, mais ne croit guère aux programmes de " déradicalisation " fort en vogue aujourd'hui à l'étranger.
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Professeur au département des sciences politiques de l'université de Gand, Rik Coolsaet a fait partie, en 2006, du groupe d'experts qui a planché, à la demande de la Commission européenne, sur la radicalisation violente (rapport non public bouclé en 2008). Très introduit dans les sphères du pouvoir, il plaide pour la prévention, mais ne croit guère aux programmes de " déradicalisation " fort en vogue aujourd'hui à l'étranger. Rik Coolsaet : Je lui préfère le mot de réintégration... Honnêtement, la déradicalisation est impossible à obtenir. Cela voudrait dire changer la manière de voir d'une personne en lui enlevant ses idées radicales. L'expérience prouve que cela n'a que très peu de chances d'aboutir. Il faut plutôt parler de désengagement : " Gardez vos idées, si vous le voulez, mais prenez de la distance et désengagez-vous de la manière violente. " Le travail sur les individus est ce qui apparaît comme le plus prometteur mais il y a des échecs, c'est difficile et cela coûte cher. A la différence de Gilles de Kerchove, coordinateur de l'Union européenne pour la lutte contre le terrorisme, que j'ai entendu sur le plateau de Mise au point, à la RTBF, je fais la distinction entre le radicalisme de type religieux et de type politique. Une plus grande religiosité ne vous conduit pas à la radicalisation violente, parce que le moteur de celle-ci est d'ordre politique, et non religieux. Et ce qui fait la différence, c'est le sentiment d'injustice, réelle ou ressentie. Dans le rapport d'experts sur la radicalisation violente remis à la Commission européenne en 2008, nous avions opéré cette distinction entre le ressort religieux et le ressort politique de la radicalisation. La religiosité relève d'une quête de l'identité, qui amène certains à voir le monde en " noir " et " blanc " et à le diviser entre " eux " et " nous ", ce qui fait qu'on se sent bien dans le camp du " nous " et que les communautés se replient sur elles-mêmes. Le radicalisme que je définis comme politique a toujours pour motivation une injustice qui va vous pousser à bouger et, peut-être, à passer du radicalisme à l'extrémisme, puis pour quelques-uns éventuellement au terrorisme. Mais entre les deux processus, la radicalisation religieuse et la radicalisation politique, il n'y a pas de cause à effet. En 2008, le MI5, le service de renseignement intérieur britannique, a mené la plus vaste étude à ce jour sur les salafistes et les djihadistes du Royaume-Uni. Il en ressortait que les musulmans fondamentalistes, les salafistes, appelés ainsi parce qu'ils veulent s'inspirer de la vie des " pieux ancêtres " (salaf) en se conformant à une certaine orthodoxie musulmane, dénonçaient l'extrémisme et la violence. Contrairement aux apparences, des figures de l'extrémisme comme Malika El Aroud (NDLR : une Belgo-Marocaine condamnée pour la création, la direction et le financement d'un groupe à visées terroristes) ou Muriel Degauque (NDLR : l'auteure d'un attentat-suicide en Irak) ne sont pas des fondamentalistes mais des femmes très modernes et très individualistes. La conclusion du MI5 était que quelques salafistes seulement allaient devenir des terroristes. Pour moi, le vrai danger est d'ordre politique. C'est un peu comme si l'on disait que les attentats d'extrême gauche commis dans les années 1970 par la RAF, Action Directe ou les CCC provenaient de la gauche. D'ailleurs, certains jeunes qui, aujourd'hui, se sentent attirés par le djihadisme, se seraient retrouvés dans des cellules d'extrême gauche il y a trente ans... Si Sharia4Belgium a pris pour repères des penseurs wahhabites saoudiens, c'est parce que ceux-ci leurs fournissaient un discours légitimant leur radicalisation de plus en plus violente. C'est une instrumentalisation de la religion. D'ailleurs, derrière des discours religieux se cachent souvent des réalités politiques et sociales. Prenez l'Egypte... Le mouvement des Frères musulmans y est le porte-parole des classes moyennes écartées du pouvoir politique, alors que les salafistes représentent les classes marginalisées et délaissées par tout le monde, y compris par les Frères musulmans. L'islam accepte énormément d'interprétations. C'est une religion très libre, basée sur le tête-à-tête entre Dieu et l'individu, sans intermédiaire ni contrainte. Dès qu'il y a contrainte, ce n'est plus l'islam, et les musulmans disent des terroristes : " Ce ne sont pas de vrais musulmans. " Se placer sur le terrain de la bonne ou mauvaise interprétation de l'islam est voué à l'échec. Ce n'est pas aux autorités d'intervenir dans ce débat. C'est la formule qui, d'après Alex P. Schmid, chercheur à l'International Center for Counter-Terrorism de La Haye, a le moins de chance de succès. L'initiative la plus porteuse a été expérimentée au Danemark. Des personnes emprisonnées pour des faits de radicalisme violent sont accompagnées par un mentor dans la préparation de leur réinsertion sociale et professionnelle, en lien avec les familles et les services de renseignement. Dans le programme de prévention de la radicalisation violente de la ministre de l'Intérieur Joëlle Milquet, l'accent a été mis sur la prévention. C'est ce qui a toujours manqué jusqu'à présent. Aux Pays-Bas, Rotterdam a misé sur le " tout répressif " et Amsterdam sur " le tout préventif ". A mon avis, il faut un bon mélange des deux. Mais si le suivi individualisé des personnes est ce qui a donné les meilleurs résultats, sans garantie de succès absolu, ce système est néanmoins impayable. C'est pourquoi il faut pouvoir s'appuyer sur les communautés musulmanes, je dis bien, " les " communautés musulmanes, car il y a de grandes différences entre celles-ci et elles sont en demande d'aide. Il faut aussi mobiliser les familles, les anciens copains, les cellules " diversité " ou " égalité des chances " des communes, etc. Il y aura plus de ratés que de succès, mais il faut le tenter car c'est du capital humain qu'on a gagné. Je ne suis pas d'accord. Certains, pour des raisons politiques et électoralistes, jouent sur la peur de l'autre en confondant action politique et religion. On se croirait revenu à l'époque où les laïques et les catholiques se caricaturaient l'un l'autre ! Je préconise une approche ouverte, qui ne fait pas de l'autre votre adversaire. Le bourgmestre de Malines, Bart Somers (Open VLD), a tenu, dans De Morgen, un discours très humain, très inclusif, en évoquant à propos des jeunes partis en Syrie l'expérience de son oncle qui a combattu sur le front de l'Est. La polarisation actuelle sur le radicalisme de certains jeunes et, en général, les slogans anti-islam et anti-immigrés retardent le difficile processus qu'on appelle l'intégration et qui se déroule en général sur plusieurs générations. C'est le temps qu'il faut pour que les descendants d'immigrés se reconnaissent eux-mêmes en tant que Belges et soient perçus comme tels par les autres Belges. ENTRETIEN : M.-C.R. " Ce qui fait la différence, c'est le sentiment d'injustice, réelle ou ressentie "