Prémonitoire. C'est ce que l'on se dit deux ans après l'autodafé d'oeuvres d'art contemporain organisé par Antonio Manfredi, le 17 avril 2012, au CAM, " son " musée d'art contemporain de Casoria, dans les faubourgs de Naples, inauguré en 2005. Bientôt rejoint par 150 artistes, dans le monde entier, il dénonçait, avec son projet CAM Art War, le faible investissement de l'Etat italien dans l'art et la culture (0,21 % du budget général) alors que l'Italie recèle la moitié du patrimoine culturel mondial. A la veille des élections européennes, les budgets de la culture dans une Europe en crise ne sont guère plus reluisants - diminués de 40 % en Espagne, d'un quart aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, sous tension en France et en Belgique. Et si l'Europe, en croyant s'alléger d'un ballast superflu, se privait d'un moyen de refaire surface et sapait l'un de ses fondements ? C'est l'avis d'Antonio Manfredi qui avait encore demandé l'asile politique et culturel à Angela Merkel en hissant le drapeau allemand sur le CAM, brocardé la traite des travailleurs africains organisée par la Camorra, vilipendé la corruption des parlementaires en vendant leur portrait sur eBay, dénoncé les excès de la spéculation du marché de l'art, crucifié l'incurie dans la gestion de Pompéi. Rencontre, au coeur de Naples, avec un artiste engagé mais pragmatique.
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Prémonitoire. C'est ce que l'on se dit deux ans après l'autodafé d'oeuvres d'art contemporain organisé par Antonio Manfredi, le 17 avril 2012, au CAM, " son " musée d'art contemporain de Casoria, dans les faubourgs de Naples, inauguré en 2005. Bientôt rejoint par 150 artistes, dans le monde entier, il dénonçait, avec son projet CAM Art War, le faible investissement de l'Etat italien dans l'art et la culture (0,21 % du budget général) alors que l'Italie recèle la moitié du patrimoine culturel mondial. A la veille des élections européennes, les budgets de la culture dans une Europe en crise ne sont guère plus reluisants - diminués de 40 % en Espagne, d'un quart aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, sous tension en France et en Belgique. Et si l'Europe, en croyant s'alléger d'un ballast superflu, se privait d'un moyen de refaire surface et sapait l'un de ses fondements ? C'est l'avis d'Antonio Manfredi qui avait encore demandé l'asile politique et culturel à Angela Merkel en hissant le drapeau allemand sur le CAM, brocardé la traite des travailleurs africains organisée par la Camorra, vilipendé la corruption des parlementaires en vendant leur portrait sur eBay, dénoncé les excès de la spéculation du marché de l'art, crucifié l'incurie dans la gestion de Pompéi. Rencontre, au coeur de Naples, avec un artiste engagé mais pragmatique. Antonio Manfredi : La violence en art est parfois utilisée pour faire changer les choses (NDLR : parmi les oeuvres brûlées, il y avait du Ai Weiwei, cet artiste dissident chinois, qui, dans une de ses performances, a laissé tomber sciemment un vase de la dynastie Han, vieux de deux mille ans. Un acte ambigu, à la fois violent à l'égard d'un vestige inestimable et représentatif de la violence de la Révolution culturelle de Mao). C'était aussi mon idée pour CAM Art War : ne pas détruire pour détruire, mais détruire pour construire. Détruire des oeuvres pour établir un lien, un réseau avec des artistes, des musées et avec les gens pour qu'ils comprennent que la figure de l'artiste est importante dans la société, tout comme la sauvegarde de l'art. Ne pensez pas que j'étais heureux de détruire des oeuvres. Je ne l'étais pas ! J'ai investi pour constituer la collection du musée. Mais je les ai brûlées parce que la municipalité de Casoria voulait le fermer. J'ai dû évidemment expliquer ma démarche aux artistes concernés et demander leur autorisation. Mais je me suis dit que si les oeuvres du CAM (NDLR : le musée compte aujourd'hui 1 000 oeuvres de plus de 800 artistes contemporains des cinq continents) n'étaient pas importantes pour les gens, les politiques, l'Italie, l'Europe, alors peut-être était-il plus important de les détruire. Ainsi pouvaient-elles évoquer à la face du monde les vrais problèmes de l'art. Oui. Détruire l'art pour sauver l'art. Et le message a été reçu cinq sur cinq : beaucoup d'artistes dans le monde ont détruit des oeuvres au même moment. Le lien s'est créé. Et les mentalités en ont été modifiées. Pour preuve : à la Documenta de Cassel, il y a deux ans, et à la Biennale de Venise, l'an passé, le " social art " a pris une place prépondérante. J'ai la faiblesse de croire que CAM Art War y a été pour quelque chose, même si nous ne sommes qu'un petit musée, dans une petite ville d'Italie. Non. Je n'ai toujours pas de subsides. Cela dit, les gens ont compris que le musée était important. Des écoles ont commencé à le fréquenter et nous avons des visiteurs de partout en Italie et en Europe. Ainsi, d'autres continueront-ils la révolution et peut-être les choses changeront-elles. Ouvrir un musée n'est pas dangereux. Ce qui l'est, c'est d'engager un processus qui pousse à changer les mentalités et les habitudes des gens. Pendant les deux, trois premières années, j'ai pensé à organiser des expositions normales, avec le concours d'intellectuels et d'artistes. Mais après, j'ai changé mon fusil d'épaule. Je voulais quelque chose de plus fort pour la ville. J'ai ainsi organisé une exposition intitulée CAMorra, en 2012, en jouant sur le nom du musée, le CAM, ou encore AfriCAMen 2011. Cette dernière était ambitieuse. J'ai passé un an en Afrique pour collecter de l'art africain contemporain que j'ai ensuite exposé. Le matin du vernissage, j'ai retrouvé une poupée noire pendue par le cou à la grille du musée. Pourquoi ? Parce que dans ce triangle contrôlé par la Camorra, il y a beaucoup de travailleurs noirs qui bossent pour 20 euros par jour. Que j'organise une exposition qui présente les Africains comme des professionnels et non comme des esclaves, ce n'est pas bon pour la Camorra. Non, pas du tout. Ce n'est que l'une des possibilités. Par rapport à l'art en général, l'art contemporain autorise des performances, des installations et tout un éventail d'actions qui peuvent travailler les gens de l'intérieur. Pouvez-vous imaginer en Belgique, aux Pays-Bas ou en Allemagne qu'un Premier ministre, Berlusconi en l'occurrence, déclare à la télé que s'il va en prison, ses affidés vont faire la révolution ? C'est cela que nous devons changer complètement. Evidemment, quand j'organise une exposition sur la politique au Musée, nous avons des problèmes... Je peux résister par ce que je ne reçois pas de subsides de l'Etat ! Ainsi, je suis très libre. Je gagne ma vie par moi-même, mes amis me soutiennent. Ce n'est pas beaucoup d'argent, surtout en ces temps de crise, mais nous n'en avons pas tant besoin que ça. C'est avec mon âme d'artiste et mon engagement de directeur artistique que je peux résister. Si vous ne voulez pas changer la situation, à quoi bon être artiste en Italie ? Vous n'avez qu'à aller à New York... Au demeurant, je voyage beaucoup. En tant qu'artiste, je veux pouvoir aller en Chine, en Russie... Mais en tant que directeur et directeur artistique, je veux travailler dans ma ville, dans mon pays. Autrement, pourquoi collecter plus de mille oeuvres auprès d'artistes et de collectionneurs qui n'ont rien d'amateurs. C'est vraiment une collection très importante - avec les meilleurs artistes contemporains. Evidemment, certains visiteurs me demandent où sont les Mimmo Palladino (NDLR : l'un des représentants de la Trans-avant-garde prônant un retour à la peinture en réaction aux courants conceptuels et minimalistes des années 1970). Je leur réponds : " Désolé, vous n'êtes pas dans un "musée Ikea" ". Pas essentiellement, car j'organise aussi d'autres types d'exposition. Au demeurant, chaque événement que nous organisons doit véhiculer des idées, des concepts forts. La dernière en date s'intitulait ErotiCAM, gabinetto segreto II. Nous y détournions les fresques érotiques de Pompéi pour alerter la communauté internationale sur le drame de la conservation du site. Chaque jour, il y a un effondrement. Un sujet en or pour les artistes et une exposition avec une portée sociétale. Ouvrir les consciences, je crois que c'est la raison fondamentale d'avoir un musée. Notre approche est totalement différente parce que nous ne travaillons pas pour le marché. Les galeries et le puissant lobby de l'art qui organisent le marché autour de stars du contemporain sont de mèche avec les grands musées qui légitiment ces derniers en les achetant - c'est ce que j'appelle les " musées Ikea ". Le CAM est différent. Le marché est bien sûr important pour l'art. En tant qu'artiste, je dois aussi vendre mes oeuvres, mais pas à n'importe quel prix. Par exemple, à la Biennale de Venise, il y a deux ans, j'ai présenté l'une de mes oeuvres sur la mafia, la Camorra et la Ndrangheta (NDLR : la mafia calabraise). J'ai fait des captures d'écran de leurs plus fameux criminels et affublé leur visage des corps de quidams, avec le titre Peut-être vivent-ils ici. Cette oeuvre est l'une des premières que j'ai brûlées. Vous savez, en art, la frontière est très ténue entre la réalité et la performance. Si vous brûlez une oeuvre dans un musée, on croira peut-être à une performance. Mais ce n'en était pas une : c'était une vraie protestation pour changer la situation. Parce qu'en Italie, on coupe tout ! A Pompéi mais aussi au Colisée ; de nombreux de musées en Italie ont mis la clé sous le paillasson. Il y a quelques mois, le British Museum a mis sur pied une grande exposition Pompéi. Ils ont consacré 100 000 euros au tournage d'un film sur le sujet qu'ils ont ensuite valorisé à hauteur de 15 millions d'euros (NDLR : le British Museum avait conclu un partenariat commercial inédit avec 300 cinémas au Royaume-Uni). Pourquoi, en Italie, n'en est-on pas capable ? La Camorra, la Ndrangheta, la mafia en général, ont besoin de lieux huppés. Ils ont beaucoup d'argent et ont besoin de le dépenser. C'est pour cette raison que j'avais réalisé cette oeuvre Peut-être vivent-ils ici. J'ai aussi travaillé dans ce sens à Berlin (NDLR : en occupant le célèbre squat Tacheles, fermé le 4 septembre 2012) parce que les gens de la Camorra investissent un peu partout dans le monde. Ce qui est terrible, c'est que l'Europe n'en prend pas la mesure. Depuis une vingtaine d'années, on voit la Camorra et surtout la Ndrangheta à Milan, à Venise ; partout en Italie. Je suis sûr qu'elles s'étendent en Belgique, en Allemagne. Avec la situation de crise en Europe, elles peuvent donner beaucoup d'argent. C'est un grand danger pour le futur de l'Europe. Je vais parler de mon gouvernement. Le politique ne comprend pas que donner de l'argent pour la culture, spécialement en Italie, c'est un investissement - la meilleure part de la culture dans le monde se trouvant en Italie. Cela dit, il ne faut pas seulement donner pour l'art ancien, mais aussi pour l'art moderne, l'art contemporain. Cette myopie a gagné toute l'Europe aujourd'hui, comme en témoigne CAM Art War, y compris dans les pays riches. L'Europe ne comprend pas que la culture est la meilleure part d'elle-même, son fondement. Pourquoi les Japonais et les Américains viennent-ils visiter l'Europe ? Pour l'art ! Aussi devons-nous y investir. Oui, le networking est essentiel. Pour notre part, nous avons constitué un grand réseau dans le monde. Cela ne doit pas se jouer qu'au niveau des musées et des galeries. L'important, c'est que les artistes comprennent que ce n'est pas en travaillant seuls dans leur studio qu'ils pourront changer quoi que ce soit. Vous vendrez peut-être une oeuvre, mais, en dix ans, vous n'aurez rien réalisé. Par contre, je ne pense pas que les artistes puissent constituer un parti politique ou un syndicat. Je n'aime pas cette idée. Mais fédérer des énergies peut montrer aux politiques que l'art est fondamental pour la société.www.casoriacontemporaryartmuseum.comPropos recueillis par Xavier Flament, à Naples; X.F." Avec la situation de crise, la mafia peut donner beaucoup d'argent. C'est un grand danger pour le futur de l'Europe "