Lorsque Le Lotus bleu, le chef-d'£uvre d'Hergé, paraît sous forme d'album en 1936, on compte, rien qu'à Bruxelles, une vingtaine de journaux francophones de confessions diverses.
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Lorsque Le Lotus bleu, le chef-d'£uvre d'Hergé, paraît sous forme d'album en 1936, on compte, rien qu'à Bruxelles, une vingtaine de journaux francophones de confessions diverses. Avec plus de 260 000 exemplaires par jour, Het Laatste Nieuws domine déjà la presse quotidienne flamande. Mais le journal le plus lu, non seulement à Bruxelles mais dans le pays tout entier, c'est Le Soir, dont les ventes journalières dépassent les 300 000 exemplaires. A l'époque, le jeune Hergé dessine pour l'hebdomadaire L'Ouest, dirigé par son bon ami Raymond De Becker, une série de caricatures mettant en scène Monsieur Bellum, censé représenter l'archétype du Belge grognon. Sur l'une de ces images, on voit Monsieur Bellum aux côtés de deux autres personnages, l'un lisant un journal allemand, l'autre un journal russe. Voyant cela, Monsieur Bellum grommelle : " Ils devraient interdire tous ces journaux étrangers ", avant de se plonger dans Paris-Soir. Une caricature bien envoyée, puisqu'à l'époque, le journal qui se vend le mieux en Belgique après Le Soir, c'est le journal populaire français Paris-Soir. Et ce n'est pas étonnant puisque Bruxelles vit alors à l'heure française. Tout ce qui intéresse les Parisiens intéresse aussi les Bruxellois. Et c'est pour cela que l'éditeur liégeois Édouard Didier et sa superbe épouse Lucienne Bauwens tiennent salon mondain, et accueillent les héros littéraires et politiques du jour, aussi bien à Paris qu'à Bruxelles. Les Didier y reçoivent des leaders socialistes comme Henri de Man et Paul-Henri Spaak, mais aussi les extrémistes de droite Léon Degrelle et Joris Van Severen, les auteurs de droite Robert Poulet, Bertrand de Jouvenel, Robert Brasillach et Alfred Fabre-Luce, aux côtés de représentants de la nouvelle Allemagne, comme les diplomates Otto Abetz et Max Liebe. La présence de ce dernier aux dîners des Didier n'est pas sans conséquence. Lorsqu'en 1941, Édouard Didier créera la maison d'édition La Toison d'Or, l'un de ses actionnaires se révélera être l'Allemand Mundus, une société écran derrière laquelle se cache en réalité le ministère allemand des Affaires étrangères. Les journalistes bruxellois aiment eux aussi fréquenter " le salon Didier ". Charles d'Ydewalle, le célèbre chroniqueur de La Nation Belge et ensuite de La Libre Belgique, chante volontiers la beauté de madame Didier qui serait, à l'en croire, " aussi belle qu'une aurore ". C'est au Vingtième Siècle, " journal catholique de doctrine et d'information ", qu'Hergé décroche son premier boulot en 1925, comme employé au service des abonnements. Le Vingtième Siècle est l'un des titres les plus modestes parmi les quotidiens bruxellois. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, Fernand Neuray en avait été le rédacteur en chef. Derrière le front de l'Yser, l'homme s'était distingué par ses campagnes antiflamandes. Après la guerre, Neuray lance La Nation Belge. Le Vingtième Siècle se retrouve alors entre les mains de l'extravagant abbé Nobert Wallez. En 1924, la plus haute autorité religieuse du pays, le cardinal et archevêque Désiré-Joseph Mercier, charge ce chrétien costaud de diriger le journal catholique qui n'en mène pas très large. Wallez ne cache pas son admiration pour le dictateur italien Benito Mussolini. Dans son bureau, une photo du Duce arbore une dédicace : " A Norbert Wallez, ami de l'Italie et du fascismeà ", une sympathie qui lui sera d'ailleurs lourdement reprochée après la guerre. Le Vingtième Siècle, qui s'adresse à la bourgeoisie catholique francophone, publie aussi un titre populaire, Les Dernières Nouvelles, histoire de priver le journal socialiste Le Peuple du lectorat des ouvriers chrétiens. La vedette du Vingtième Siècle a pour nom Robert Leurquin. Il est l'époux de Rachel Baes, artiste qui est aussi la maîtresse de Joris Van Severen, le leader du parti flamand d'extrême droite Verdinaso. Leurquin est un véritable grand reporter, à la manière du Français Albert Londres. Il se rend en Italie pour interviewer Mussolini. En Allemagne, il s'entretient avec le Dr Joseph Goebbels et il prend part au vol inaugural du ballon Graf Zeppelin. Depuis Tokyo, il émettra des commentaires positifs à propos de l'intervention japonaise en Chine. A en croire certains connaisseurs, Leurquin aurait servi de modèle à Tintin - même si Hergé a toujours prétendu s'être inspiré de son frère Paul pour donner forme à son héros. Hergé et ses amis de la presse bruxelloise sont fascinés par les pensées du Nouvel Ordre, par la montée du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne, et par la lutte contre le communisme. Le Vingtième Siècle se mêle à tous les grands débats et polémiques. Et des débats, il n'en manque pas à Bruxelles dans les années 1930. De grandes joutes verbales sont organisées au palais des Beaux-Arts par Le Rouge et le Noir, un hebdomadaire fondé en 1927 par Pierre Fontaine. Des milliers de spectateurs intéressés viennent assister aux confrontations verbales sur des thèmes comme " la nouvelle culture politique ", la censure, le sens de l'art moderne, pour ou contre le jazz, la presse et son intervention néfaste, la crise économique, la montée des extrémistes de Rex, la guerre civile espagnole et la prise de pouvoir d'Adolf Hitler en Allemagne. L'un des chroniqueurs les plus virulents du journal Le Rouge et le Noir est Raymond De Becker, partisan du Nouvel Ordre et ami proche - son mentor même - d'Hergé. De Becker est aussi journaliste et commentateur politique pour L'Indépendance Belge et compte parmi ses connaissances le leader socialiste Paul-Henri Spaak. Par ses origines, ses études, son passage à la Jeunesse indépendante catholique (JIC), Hergé appartient au camp de la droite catholique, dont Le Vingtième Siècle est l'un des porte-parole et Raymond De Becker l'un des représentants les plus éminents. De Becker, qui fréquente le " salon Didier ", jouit d'une grande autorité dans les milieux où Hergé évolue. Aussi, lorsque De Becker lui demande de dessiner pour son journal, L'Ouest, Hergé accepte sans hésiter. Alors que ce titre prétend défendre la neutralité belge, il apparaîtra par la suite qu'il est financé en partie par l'ambassade allemande. Hergé connaît déjà De Becker via le magazine catholique L'Effort et la JIC, et il illustrera pour son ami deux brochures, parmi lesquelles le très controversé Pour un ordre nouveau. Hergé dévore les livres de De Becker, mais aussi Le Crapouillot et Candide, deux journaux satiriques français très appréciés dans les milieux bruxellois de droite. A L'Ouest et via Raymond De Becker, Hergé fait la connaissance du Liégeois Robert Poulet, l'auteur du roman Handji. Plus tard, fin 1940, Poulet fondra le journal collaborateur Le Nouveau Journal. Au Vingtième Siècle, Hergé entre en contact avec Léon Degrelle, mais contrairement à son bon ami le dessinateur Paul Jamin - son collaborateur au Petit Vingtième, le supplément jeunesse dans lequel paraissent les premières histoires de Tintin - Hergé ne passe pas au Pays Réel. Hergé reste loyal à Norbert Wallez, l'abbé qui, en 1929, les avaient, lui et Tintin, envoyés vivre leurs premières aventures. Germaine Kieckens, la femme qu'Hergé épouse en 1932, est d'ailleurs la secrétaire de l'abbé Wallez. Si Wallez a réellement poussé Hergé à dessiner et à entamer sa première histoire de Tintin - Tintin au pays des Soviets - c'est De Becker qui, la guerre déclarée, introduit Hergé au Soir volé, Le Soir contrôlé par l'occupant, dont De Becker assure la rédaction en chef. Car dès l'invasion allemande, Le Vingtième Siècle cesse de paraître et l'histoire en cours de Tintin, Tintin au pays de l'Or noir, est interrompue. Hergé n'en reprendra le fil qu'après la guerre. Le Soir entend lancer rapidement un supplément pour jeunes, Le Soir Jeunesse. Hergé, qui saisit l'offre des deux mains, y retrouve son veux copain Paul Jamin et y rencontre Jacques Van Melkebeke, peintre méconnu et journaliste de métier. Van Melkebeke, qui se retrouve comme Jamin en prison après la guerre pour cause de collaboration, jouera plus tard un rôle important dans la carrière d'Hergé puisqu'il fournira la trame de plusieurs aventures de Tintin. Dans Le Soir volé, les aventures de Tintin paraîtront aux côtés des caricatures anti-sémites de Paul Jamin. La première aventure de Tintin à y paraître est Le Crabe aux pinces d'or. En 1940, Tintin paraît pour la première fois en néerlandais. Le petit reporter fait son apparition dans les pages du Laatste Nieuws, un journal qui, comme Le Soir, est contrôlé par l'occupant. La première aventure parue sous forme de feuilleton dans Het Laatste Nieuws, est intitulée Tintin in Congo. Ce n'est qu'en octobre 1943, en plein milieu de L'Etoile mystérieuse, la deuxième histoire publiée par le journal flamand, que Tintin est tout à coup rebaptisé Kuifje. Ce nom est une trouvaille du critique de théâtre du journal, Mark Belloy, qui le révélera après la guerre dans une lettre à Hergé. Hergé continue de travailler pour Le Soir, même après la démission, en 1943, de son mentor Raymond De Becker. Dans une lettre ouverte aux journalistes du journal collaborateur, De Becker admettra : " Nous nous sommes trompésà " Jacques Van Melkebeke passera quant à lui au Nouveau Journal, dont le rédacteur en chef, Robert Poulet, a également démissionné. Dès lors, le journal en remettra encore une couche en termes de propagande nazie. " C'était une époque agitée, écrira un journaliste contemporain d'Hergé après la guerre, et il était difficile de penser juste. Y compris pour Hergé. Son passé journalistique d'avant-guerre et surtout ses amitiés de l'époque, amitiés qu'il ne reniera jamais, lui seront encore reprochés longtemps.par R. Van Cauwelaert