Le XXe siècle apparaîtra probablement aux historiens futurs comme celui des sciences et des technologies : décryptage du génome humain, nanotechnologies, station spatiale internationale, avion géant européen... Les technosciences fonctionnent tellement bien qu'il est incongru d'oser poser la question : le progrès technologique va-t-il encore continuer longtemps au même rythme ? Aux rares qui prétendraient en douter, la réponse est toujours la même : on disait déjà la même chose il y a vingt ans, et pourtant, cela continue. Mais, en privé, de plus en plus de personnes concernées se montrent inquiètes du futur.
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Le XXe siècle apparaîtra probablement aux historiens futurs comme celui des sciences et des technologies : décryptage du génome humain, nanotechnologies, station spatiale internationale, avion géant européen... Les technosciences fonctionnent tellement bien qu'il est incongru d'oser poser la question : le progrès technologique va-t-il encore continuer longtemps au même rythme ? Aux rares qui prétendraient en douter, la réponse est toujours la même : on disait déjà la même chose il y a vingt ans, et pourtant, cela continue. Mais, en privé, de plus en plus de personnes concernées se montrent inquiètes du futur. Au moins sept défis devront être relevés. Et ces défis sont interdépendants, ce qui ne simplifie pas la recherche de solutions. Le premier défi est technologique. Certains secteurs arrivent devant un mur. Par exemple, la miniaturisation de la microélectronique va bientôt buter sur des obstacles majeurs. Pour suivre les prévisions, les techniques actuelles ne sont plus suffisantes. Il va falloir innover encore, et changer drastiquement les procédés. Vouloir améliorer toujours les performances est une chose. Se confronter aux lois scientifiques en est une autre. Les visionnaires n'ont pas toujours raison. Le deuxième défi, le plus urgent, porte sur la formation. Dans presque tous les pays développés, le nombre de jeunes qui choisissent des études en sciences exactes et d'ingénieurs diminue dramatiquement. De plus, la culture scientifique de la population n'est pas bonne. D'où des problèmes prévus de recrutement de cerveaux pour poursuivre les progrès technologiques, voire pour entretenir ce qui existe. Dans dix ans, le passage à la retraite de nombreux scientifiques et ingénieurs ne sera pas accompagné de la relève par les jeunes. L'expérience des aînés sera irrémédiablement perdue. Le défi suivant est financier. Certaines recherches, très sophistiquées, demandent des investissements de plus en plus lourds. Saura-t-on suivre partout ? Que l'on songe au coût du programme de fusion nucléaire contrôlée, aux travaux sur le génome humain. Plus les recherches et technologies sont performantes, plus leur poursuite est coûteuse. Vient ensuite le défi écologique. Les citoyens et l'environnement demandent que l'on résolve prioritairement certains problèmes. Procédés plus propres vérifiés, nettoyage de sites pollués, effet de serre et couche d'ozone, déchets industriels, domestiques et nucléaires sont quelques exemples. Les progrès technologiques devront mieux se pencher sur ces problèmes. On voit poindre, de plus en plus souvent, des questions que l'on pourrait qualifier d' " éthico- politiques ". Le progrès technologique profite d'abord (et presque uniquement) aux pays occidentaux. Les énergies propres, Internet, les télécommunications, l'espace, les transports, etc. ne sont utiles qu'aux citoyens des pays développés. Certaines de ces technologies ne sont guère adaptables aux pays en voie de développement (PVD), à cause de la nécessité d'infrastructures importantes et coûteuses. Pourtant, il faudra se pencher un jour sur les PVD, et, peut-être, dévier un certain nombre de travaux sur des progrès utiles aux PVD. Ce qui, incidemment, permettrait peut-être de relancer une certaine activité économique, utile à la fois pour nous et pour ces pays. L'avant-dernier défi est celui de la complexité. La société mondiale devient de plus en plus complexe. Des progrès dans un domaine ont des retombées importantes dans d'autres. L'exemple le plus flagrant est celui d'Internet, qui modifie des pans entiers de l'économie, de la politique, de la culture, des conflits. Ces conséquences - certaines positives, d'autres franchement dangereuses - n'ont pas été prévues par leurs promoteurs. Une nouvelle technologie peut donc avoir des conséquences difficiles à appréhender. Il s'agira pourtant d'y réfléchir sérieusement. Le dernier défi est celui de la prise en compte du futur inéluctable, comme l'épuisement des réserves de pétrole et de gaz naturel, le réchauffement de l'atmosphère, l'accroissement de la population mondiale, etc. Les progrès technologiques actuels vont-ils dans le bon sens, ou sont-ils en contradiction avec les aspects inéluctables du moyen et du long terme ? Il faut au moins se poser la question. Le progrès technologique n'est pas sans fin. Si on ne relève pas les défis cités ci-dessus ; si on se contente de continuer à inventer, à chercher, à développer comme si de rien n'était ; si on ne tient pas compte de l'enseignement, de la culture technologique ; si on oublie les plus démunis ; alors, le progrès technologique risque d'être stoppé, que ce soit par manque de personnel qualifié, par désintérêt du public, par impossibilité de financer. On ne peut pas continuer indéfiniment à se dire : tout ce qui est possible techniquement sera réalisé un jour. Le monde est devenu tellement complexe qu'il devient urgent de réfléchir avant d'agir.(1) Auteur de Sciences, technologies et Société, éd. De Boeck, 2000. Les textes de la rubrique Idées n'engagent pas la rédaction.par Michel Wautelet, Professeur à l'université de Mons-Hainaut (1)