Ne demande pas à Iain Sinclair comment il prépare ses périples à pied à travers Bruxelles : accro aux vagabondages inspirants, le poète et romancier londonien d'origine galloise marche sans road book ni réseau - Google Maps n'est pas sa tasse de thé ! -, façon Beat Generation. Au gré de ses rencontres et souvenirs, d'observations et anecdotes, une vision prend forme, matière d'un futur récit. Ces jours-ci, il a déambulé du palais de justice jusqu'au quartier Dansaert, via le parc du Scheutbos. L'an dernier, parti de l'église Saint-Jean-Baptiste de Molenbeek, il a rejoint l'Altitude 100 et prolongé jusqu'au champ de bataille de Waterloo. Mais pourquoi donc l'arpenteur insatiable de Londres sillonne-t-il ainsi la capitale belge et ses alentours ? Faut-il prendre à la lettre le titre de son dernier livre traduit en français, Quitter Londres (Inculte, 2018), qui clôt sa monumentale trilogie londonienne entamée avec London Orbital et London Overground, deux oeuvres saluées par la critique internationale ? Rencontre avec l'auteur.
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Ne demande pas à Iain Sinclair comment il prépare ses périples à pied à travers Bruxelles : accro aux vagabondages inspirants, le poète et romancier londonien d'origine galloise marche sans road book ni réseau - Google Maps n'est pas sa tasse de thé ! -, façon Beat Generation. Au gré de ses rencontres et souvenirs, d'observations et anecdotes, une vision prend forme, matière d'un futur récit. Ces jours-ci, il a déambulé du palais de justice jusqu'au quartier Dansaert, via le parc du Scheutbos. L'an dernier, parti de l'église Saint-Jean-Baptiste de Molenbeek, il a rejoint l'Altitude 100 et prolongé jusqu'au champ de bataille de Waterloo. Mais pourquoi donc l'arpenteur insatiable de Londres sillonne-t-il ainsi la capitale belge et ses alentours ? Faut-il prendre à la lettre le titre de son dernier livre traduit en français, Quitter Londres (Inculte, 2018), qui clôt sa monumentale trilogie londonienne entamée avec London Orbital et London Overground, deux oeuvres saluées par la critique internationale ? Rencontre avec l'auteur. On vous voit de plus en plus souvent à Bruxelles. Après avoir consacré de nombreux livres à votre ville de Londres, c'est un nouveau cycle ? En cette horrible époque de Brexit et de règne de Boris Johnson, où la vérité n'a plus cours, plus question d'écrire sur Londres. Cette mégalopole complexe qui s'est transformée m'est longtemps apparue comme la matière idéale de textes poétiques, de romans et d'essais. Je n'ai cessé d'explorer ses quartiers les plus obscurs, éloignés du centre historique. Aujourd'hui, Londres est devenue autre, une monstrueuse pieuvre écrasée que je ne reconnais plus vraiment. Bruxelles, que vous explorez à pied, n'a-t-elle pas été défigurée, elle aussi, par des saccages urbanistiques ? Bien sûr. Moi qui vis dans une ville traversée par un fleuve imposant, la Tamise, je ne suis pas tout à fait à l'aise à Bruxelles, cité qui a caché en sous-sol sa rivière, la Senne. Mais cette ville me fascine par son architecture et son histoire littéraire et coloniale. Des personnages aussi extraordinaires que Verlaine et Rimbaud, Vincent Van Gogh, ou encore Joseph Conrad, l'auteur d' Au coeur des ténèbres, dont le destin m'intéresse de longue date, ont séjourné à Bruxelles... et ont aussi vécu à Londres. Ces connexions entre ma ville et la capitale belge m'inspirent. Vous avez suivi les traces de Conrad à Bruxelles ? Je me suis rendu rue de Namur, où se trouvaient les bureaux de l'Etat indépendant du Congo. En 1890, Conrad y a signé son contrat de capitaine de steamer. Il a navigué ensuite sur le fleuve Congo, expérience dont il a tiré neuf ans plus tard sa célèbre nouvelle. Rapatrié en Europe pour dysenterie, Conrad a été soigné au German Hospital de Londres, établissement que je connais bien car il est situé dans mon quartier de Hackney, au nord-est de Londres. Le véritable " coeur des ténèbres " n'est pas le Congo, mais Bruxelles, où l'aventure africaine de Léopold II a laissé si fortement son empreinte. Je vois cette ville comme la cellule maligne du colonialisme. Je suis encore sous le choc d'une vision ces jours-ci dans un couloir du palais de justice : je suis tombé sur une énorme sculpture de lion, terrifiant symbole du cauchemar colonial ! D'autres découvertes vous ont-elles marqué à Bruxelles ? J'ai exploré le cimetière de Laeken, le plus ancien de Bruxelles. Les cimetières sont les premiers lieux que je visite dans une ville. Le gardien de celui de Laeken ignorait où se trouvait la tombe de Joseph Poelaert, l'architecte du palais de justice. Il a fini par dénicher une brochure qui m'a permis de situer le monument, une sorte de temple qui rappelle, en réduction, le portail du palais de justice. Plus je sillonne Bruxelles, plus je réalise que la place qu'aura cette ville dans mes deux prochains livres prend de l'importance. Quels en seront les thématiques ? L'un des deux sera consacré à ce que l'on pourrait appeler le tourisme nécrologique. J'y emmène le lecteur des catacombes de Palerme à Bruxelles, et de Stockholm à Santiago du Chili. Mais j'ai interrompu provisoirement ce chantier pour travailler à un autre ouvrage, titré The Gold Machine, centré sur le colonialisme. Le récit tourne autour du destin de mon arrière-grand-père, planteur et chercheur d'or, qui a vécu au Pérou, à Ceylan et en Tasmanie. Si Bruxelles, d'où Léopold II régnait sur son Congo, m'apparaît comme la ville des ténèbres de la colonisation, je suis bien conscient que mon propre pays a colonisé le monde à une échelle infiniment plus grande que la Belgique. Même au Congo de Léopold II, les investisseurs et les compagnies étaient surtout britanniques et nombre d'agents du roi des Belges, à commencer par Stanley, étaient britanniques. Encore et toujours ces étranges connexions entre Bruxelles et Londres.