A la gare de Gand, prendre le tram 1, rejoindre la périphérie. Arrêt: Guislain. Le bâtiment néogothique suinte de toutes ses briques, jaune humide et rouge usé. Le ciel est bas, et la douleur, omniprésente. Ici, depuis 1857, on soigne la folie. Et, pour découvir cette manifestation, le visiteur devra d'abord affronter le lieu, impitoyable.
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A la gare de Gand, prendre le tram 1, rejoindre la périphérie. Arrêt: Guislain. Le bâtiment néogothique suinte de toutes ses briques, jaune humide et rouge usé. Le ciel est bas, et la douleur, omniprésente. Ici, depuis 1857, on soigne la folie. Et, pour découvir cette manifestation, le visiteur devra d'abord affronter le lieu, impitoyable.Tout aussi impitoyable sera l'exposition, conçue en collaboration avec l'université d'Utrecht. Les premières pièces présentées provoqueraient même le recul: un cyclope dans sa boîte de verre, un crâne d'hydrocéphale, des foetus, d'autres images d'horreur préparées, dessinées ou photographiées par des artistes au service de la science et des savants. Voici, de 1924, la double photographie bistre d'une femme avant et après l'opération de la corne qu'elle portait sur le sommet de son crâne. Dans le formol depuis le XVIIIe siècle, le visage enturbanné d'un petit enfant paraît simplement endormi, alors qu'Erysipèle, une des fiertés de l'ancien musée Spitzner, nous fixe depuis ses paupières rougies par l'excès d'énergie sexuelle.... Curiosité malsaine? Morbidité gratuite? D'autres vitrines corrigent aussitôt l'impression désagréable d'un voyeurisme primaire. Là, ce sont des livres anciens abondamment illustrés qui décrivent, analysent, interprètent les visages. Ailleurs, des récits populaires font écho aux savants. A moins que ce ne soit le contraire. On s'attarde enfin devant d'étranges et parfois inquiétants instruments de mesure, rencontrant au passage les grands esprits qui, depuis Aristote, mais surtout au cours des XVIIIe et XIXe siècles, s'interrogent sur l'hypothèse d'une expression de l'âme (et de la normalité) à partir de l'aspect extérieur de la tête. Que cacherait-elle donc qui puisse se voir dès qu'on en dresse une cartographie? Johann Kaspar Lavater (1741-1801) fut à ce titre, une des stars incontournables de la "physiognomonie", cette pseudo-science déjà largement répandue dans les ateliers d'artistes depuis le XVIe siècle. Le théoricien suisse, théologien protestant de son état, avait quelques atouts: il était mondain, charismatique et charitable de surcroît. Bref, il plaisait partout où il passait, mais, en plus, il impressionnait par la rigueur de son analyse: celle-ci ne se contentait plus d'interpréter les mouvements musculaires du visage (haussement des sourcils, pincement du nez, plissements de la peau) mais proposait une approche physionomique à partir des éléments fixes du crâne. De publications scientifiques en conférences, de salons bourgeois en discussions de bistrot, sa théorie gagna l'Europe, comme la psychanalyse le fit au XXe siècle. Tout le monde pouvait désormais imaginer pouvoir connaître l'autre ou lui-même à partir de quelques clés. Il y eut des Lavater de poche ou encore un Lavater à l'usage des dames. Dans la même optique, le médecin viennois Franz Josef Gall (1758-1828) développera une approche similaire, mais à partir de l'analyse des reliefs et autres bosses de la tête (la phrénologie). On imagine sans peine, et l'exposition le révèle à satiété, combien, dans ce XIXe siècle obsédé par les classifications, l'évolutionnisme et la moralité, de telles analyses purent devenir le lit non pas de la compassion mais de l'exclusion et du racisme. Or Philippe Pinel (1745-1826), l'un des premiers maîtres à penser de la psychiatrie française, usa bel et bien de ces pratiques pour ses diagnostics. Ce sont elles aussi qui encouragèrent, bien après les portraits de fous réalisés par Géricault, la publication, par l'Italien Cesare Lombroso (1835-1909), de planches "scientifiques" révélant les trois caractéristiques du visage des assassins. De là à considérer la laideur comme un crime, il n'y avait qu'un pas. Bref, il deviendrait dangereux d'avoir une tête. Mais cette focalisation sur cette partie du corps, qui n'a d'égale que cette autre sur le sexe, n'est pas le seul apanage des médecins-topographes et autres politiciens en mal d'air pur. En réalité, aucune culture ne lui échappe. La preuve en est fournie dans une deuxième salle, qui rassemble des chefs-d'oeuvre de l'art ethnique et de l'archéologie. Ainsi découvrons-nous, sous un angle inattendu, des figures venues de l'Inde ou des Cyclades, d'Afrique, du Pérou ou d'Océanie. Chaque exemple révèle combien ces têtes-là portent en elles les croyances, comment elle deviennent, sous le ciseau ou le pinceau de l'artiste, du sorcier ou du medecine-man, le réceptacle des liens avec les morts, les autres membres de la communauté, la nature et la normalité. Combien, aussi, elles exercent de pouvoir: du masque en terre des Gere de Côte d'Ivoire aux têtes rétrécies des Jivahos ou des crânes étirés de Mélanésie, des coupes crâniennes des Kapalis tibétains à la figure-Linga du Bouddha et aux masques mortuaires Huari du Pérou, la tête est bien, partout, réceptacle et messagère. C'est ausi la raison pour laquelle on la trouve si souvent imaginée par ceux et celles qu'aujourd'hui on rassemble sous les vocables d'art brut et d'oustider art, et qui construisent, dans l'exposition, une troisième halte. Comment, par exemple, ne pas être secoué par cette figure modelée qui n'est qu'une enveloppe de terre seulement tailladée de petits coups de couteau ou, à quelques mètres, ces visages contournés comme autant d'écailles d'un poisson qui glisserait hors de notre portée? Fallait-il s'arrêter là? Ou, en final, donner la parole à quelques artistes contemporains dont les oeuvres, dans une quatrième salle (et particulièrement les portraits photographiés par Jacques Sonck), affrontent, dans un silence accablant... une guillotine?Gand, musée du Docteur Guislain. J. Guislainstraat, 43. Jusqu'au 2 juin. Du mardi au vendredi, de 10 à 17 heures, les samedis et les dimanches, de 13 à 17 heures. Tél.: 09-216 35 95.Guy Gilsoul