Au départ, ce n'est que cela: une querelle de voisinage. A l'étroit dans les murs qu'ils habitent depuis vingt-deux ans, des fidèles du mouvement Hare Krishna (85 personnes en Belgique) ont acquis un terrain à bâtir à une volée de moineau de leur propriété de Petite Somme. Situé en dehors des limites du château, le lopin jouxte, d'une part, la maison d'un couple d'adeptes et, de l'autre, le jardin d'une habitante de la commune. Les dévots avaient l'intention d'y construire un "centre d'étude du vaïsnavisme" (branche monothéiste de l'hindouisme), comprenant bibliothèque, salles de cours et logements pour 26 disciples. Bref, un ensemble "stylé, dévolu à l'étude des philosophies comparées, mais peut-être un peu grand", admet Martin Gurvicius, alias Mahaprabhu dasa, vice-président de l'ASBL Radhadesh.
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Au départ, ce n'est que cela: une querelle de voisinage. A l'étroit dans les murs qu'ils habitent depuis vingt-deux ans, des fidèles du mouvement Hare Krishna (85 personnes en Belgique) ont acquis un terrain à bâtir à une volée de moineau de leur propriété de Petite Somme. Situé en dehors des limites du château, le lopin jouxte, d'une part, la maison d'un couple d'adeptes et, de l'autre, le jardin d'une habitante de la commune. Les dévots avaient l'intention d'y construire un "centre d'étude du vaïsnavisme" (branche monothéiste de l'hindouisme), comprenant bibliothèque, salles de cours et logements pour 26 disciples. Bref, un ensemble "stylé, dévolu à l'étude des philosophies comparées, mais peut-être un peu grand", admet Martin Gurvicius, alias Mahaprabhu dasa, vice-président de l'ASBL Radhadesh.Pour les villageois, l'annonce du projet fait l'effet d'une bombe. En décembre 2001, ils sont invités à consulter les plans et manquent s'étrangler. "Un building à trois étages, une université dans notre patelin!" "Encore des moines qui viendront chanter sous nos fenêtres à 4 heures du matin!" Le mécontentement gronde. Il cache d'anciennes rancoeurs, des plaintes accumulées jamais traitées: ce sont les feux d'artifice des festivals qui effraient les chiens; ce sont ces "kirtans" (les flonflons des cérémonies bouddhistes) qui, un matin, ont scandaleusement émaillé des funérailles catholiques. C'est, enfin, ce sentiment confus que les krishnas, à force d'acheter des mètres carrés aux alentours, vont "mettre le grappin sur Petite Somme". Mais le pire, c'est ce va-et-vient incessant des cars de touristes d'un jour. "Devant chez nous, on n'arrive plus à se croiser", assure Marie-Hélène Avalosse, proche voisine du château. Exact: le lieu attire de nombreux visiteurs - 40 000 par an, essentiellement de Flandre et des Pays-Bas, où résident 200 000 hindous. Des "pèlerins", donc, mais aussi des pensionnés et des classes d'écoliers, tous curieux de pénétrer dans le temple qui passe pour le plus grand du Benelux, puis de flâner dans la boutique ou le restaurant végétarien du château. "Parfois, une dizaine de cars stationnent dans notre rue. Ils font tourner leurs moteurs en permanence: l'été, pour l'airco, l'hiver, pour le chauffage..." tempête Marie-Hélène Avalosse. Début janvier, la fronde s'est organisée. Une pétition portant 143 signatures, qui réclame la non-délivrance du permis de bâtir, aboutit chez le bourgmestre de Durbuy. Elle émane d'habitants de Petite Somme, de Septon, de Palange, mais aussi de "gens de Bruxelles" - des militants antisectes, qui voient là l'occasion rêvée de freiner l'expansion de la communauté. Une réunion est programmée. On informe les adeptes qu'ils s'y rendront à leurs "risques et périls"... Pourtant, la veillée débouche sur une rencontre "très calme, très positive". "On a exigé un parking pour dégorger le village. On a aplani d'autres griefs", affirme Marie-Hélène Avalosse. Qui ajoute: "On a toujours été un peu méfiants. Mais les contacts sont bons, tant qu'ils restent chez eux". De leur côté, les krishnas ont mis de l'eau dans leur vin - expression mal choisie, puisqu'ils ne boivent pas d'alcool. "Nous sommes conscients d'un manque de dialogue, reconnaît Gurvicius. Nous voulons y remédier." Comment? Le 11 janvier, l'assemblée générale de la communauté épluchait la liste des récriminations villageoises. Distribué au voisinage, le procès-verbal, à l'humour bien involontaire, atteste la volonté des adeptes d'arranger quelque peu les bidons. Trop de circulation? En attendant la création d'un nouveau parking dans l'enceinte du château, les krishnas s'engagent à convaincre les caristes "de se garer dans l'allée entre le jardin de roses et le potager" - ce qui paraît assez préjudiciable aux légumes. Les chants à l'aurore? "Nous pensons proposer à la commune d'enlever le banc public"(?) Le crottin de cheval sur la route? "Nous avons demandé à la personne responsable de faire plus attention"(!) Le fait de dire haribol au lieu de bonjour et bonsoir? "Nous prierons nos membres de prononcer bonjour et bonsoir, et non plus haribol..." Quant à la bibliothèque litigieuse, le sort en est jeté. Le 15 janvier, Radhadesh retirait sa demande de permis pour plancher sur le dessin d'une nouvelle construction intra-muros. "Cette fois, ils ont des chances d'obtenir le feu vert", avance Yves-Marie Renard, échevin à Durbuy. Toutes ces promesses ont fait tomber la fièvre populaire. Certains villageois confient que leurs curieux voisins, qu'ils tutoient depuis des lustres, ne sont guère méchants - juste "un peu fous". D'autres déplorent que, parmi eux, beaucoup de Néerlandais aux moyens financiers élevés "raflent" souvent, au détriment des autochtones, les habitations rurales. Mais le phénomène affecte de nombreux coins de Wallonie. "Et nul ne peut empêcher une personne privée de vendre sa maison au plus offrant", rappelle Renard. Pourtant, les représentants de Krishna encaissent mal: ils prétendent n'être qu'une douzaine de couples mariés à vivre au village. Ils paient leurs impôts, ils font vivre économiquement la région: "Les statuts de notre ASBL sont calqués sur ceux de l'abbaye de Maredsous", note Gurvicius. Il n'empêche. Depuis la publication du rapport parlementaire sur les sectes (avril 1997), les krishnas sentent le soufre, du moins dans la partie francophone du pays. "Aucun commissaire ne nous a reçus, aucun n'est venu visiter le centre", regrettent les responsables de Radhadesh. En revanche, les parlementaires ont fait un large écho aux pratiques (récitation des formules sacrées, sommeil écourté, régime carencé) qui confineraient les fidèles dans un état semi-hypnotique, les rendant hautement manipulables. Aujourd'hui, Eric Brasseur, le directeur du Centre d'information et d'avis sur les organisations sectaires nuisibles (Ciaosn), relativise ce danger: "Ce sont des procès d'intention. La dénonciation, par des députés, de risques pour la santé n'en fait pas automatiquement des faits authentiques. Comme souvent, il y a confusion entre ce que l'on craint et la réalité." Les scientifiques doivent encore démontrer dans quelle mesure la répétition d'un nom de dieu ou l'alimentation végétarienne affaibliraient la volonté. Pour le reste, "aucun élément récent ne permet de tirer des conclusions négatives sur la communauté krishna de Petite Somme", affirme encore Brasseur. Ce qui ne signifie pas qu'il faille baisser la garde. Au Ciaosn, le copieux dossier "Krishna", mis à la disposition du public, contient les rapports officiels de Belgique, de France et des Pays-Bas (ces derniers sont loin d'être négatifs), des avis d'experts, de la documentation issue de la secte et une farde intitulée "Affaires dans lesquelles le mouvement aurait été impliqué", où figurent tout de même des mentions de divers crimes et délits (abus sur enfants, contrebande, détention d'armes à feu, fraude fiscale) commis essentiellement aux Etats-Unis dans les années 1970. "Il s'agit d'éléments d'un passé lointain, ajoute Brasseur, dont Krishna a apparemment tiré les leçons." Distribution de chapatisPour restaurer son image, la communauté belge a cependant du pain sur la planche. Une preuve à Liège, en août dernier: alors qu'ils dispensaient, comme chaque semaine, 200 repas végétariens aux nécessiteux de la place des Carmes, des adeptes sont priés de plier bagage. Ils disposaient pourtant d'une autorisation officielle (délivrée par le bourgmestre Jean-Maurice Dehousse en 1997) et, comme à Anvers (où un programme similaire fonctionne depuis 1995), ils veillaient à ne pas laisser de détritus sur la voie publique. En novembre, un fax leur parvient du bureau de police: la distribution de nourriture n'est plus autorisée en raison du "trouble du bon ordre", et parce que "lesdites personnes harcèlent les passants, de surcroît étudiants". Une accusation de prosélytisme non voilée. Gurvicius et ses compagnons s'arrachent les cheveux (ou ce qu'il en reste). "La distribution fonctionne dans 174 villes au monde. Liège est la première à l'interdire..." Au Ciaosn, on soupire. Pour montrer que les craintes des édiles liégeois sont disproportionnées, on se livre à un rapide calcul: "Combien y a-t-il de membres francophones chez Krishna? Cinq? Dix? En vingt ans de présence à Durbuy!" Si offrir des chapatis constituait le mode de recrutement de la secte, force serait de constater qu'il est, effectivement, assez mal rodé...Valérie Colin