Beauvoir au tribunal Russell *

Lors des audiences publiques du tribunal, en Suède et au Danemark, des rapports et des témoins (anciens GI de retour du Vietnam) firent revivre pour nous la barbarie à visage yankee. Les photos circulèrent. Les détails atroces - extermination de lépreux, prisonniers vietnamiens jetés d'hélicoptères, tortures, bombes à billes contre les civils - précisèrent les récits. Emotion générale.
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Lors des audiences publiques du tribunal, en Suède et au Danemark, des rapports et des témoins (anciens GI de retour du Vietnam) firent revivre pour nous la barbarie à visage yankee. Les photos circulèrent. Les détails atroces - extermination de lépreux, prisonniers vietnamiens jetés d'hélicoptères, tortures, bombes à billes contre les civils - précisèrent les récits. Emotion générale. Tout en consultant mes notes, je regardais à la dérobée Simone de Beauvoir. Droite, au côté de Sartre, le chignon impeccable, elle écoutait sans bouger. Elle plissait les yeux comme pour imaginer la scène. Même ainsi rétrécis, il en filtrait toujours cet éclat de l'intelligence qui m'avait fascinée dès notre première rencontre. [à] Elle avait juste hoché la tête lors du témoignage - que je rapportai - de cette jeune institutrice des environs de Hanoi touchée par une bombe à billes " goyave ". Les éclats et les billes libérés par l'engin l'avaient transpercée de part en part. " Mais c'est la têteà ma têteà Il y a encore des billes qu'on ne peut pas extraireà Alors je vis comme ça, je les gardeà " La Vietnamienne parlait lentement dans un beau français, attentive à la concordance des temps. Elle avait pris sa tête entre ses mains, comme pour la détacher et la donner à voir : " Je suis fiancée mais je ne crois pas que je me marierai. " Elle me regardait, en quête d'un conseil. " C'est dangereux, je ne sais pas ce que je vais devenirà ", puis avait conclu, les yeux pleins de larmes : " J'ai préféré rester seuleà je n'aurai pas d'enfant, je ne sais pas ce qui peut m'arriverà "A Stockholm, le récit de cette enseignante, comme à Roskilde ceux des tortionnaires repentis, avait bouleversé. Les juges, les journalistes, le public accusaient le choc. Sartre semblait concentré. Il avait pris des notes. Simone de Beauvoir n'écrivait pas. Elle avait sorti une cigarette et fumait d'un air rêveur, en regardant le public. Je me demandais si elle avait été - comme moi, ou moins, ou un peu - marquée par le spectacle de ces vies perdues. Elle vint vers moi : " Très bienà votre enquêteà ", me dit-elle d'une voix uniforme. Une autre juge l'accompagnait. [à] Je n'avais noté chez Beauvoir aucune différence avec sa manière habituelle de parler, de décider, de commenter. Chez l'autre, un immense effort pour maîtriser l'émotion qui l'avait submergée. Quelques années plus tard, même approche. Michelle Chevalier, mère de Marie-Claire, la jeune avortée du procès de Bobigny [NDLR : en 1972], et elle-même accusée de complicité d'avortement, voulut rencontrer Simone de Beauvoir. Qui présidait alors le mouvement Choisir, qui les avait défendues. J'avais organisé le rendez-vous et accompagné Michelle rue Sch£lcher. " Ne m'attends pas, m'avait dit Michelle, joyeuse. Nous avons beaucoup de choses à nous direà je rentrerai en métro. " Elle fut de retour dans l'heure qui suivit. Un entretien d'une demi-heure. Un tête-à-tête d'une horrible froideur, rapporta Michelle. " On n'arrivait pas à se parlerà je ne sais pas pourquoià " Cette déception la mit au bord des larmes. Elle refusa d'en dire davantage. Elle et la présidente de Choisir ne se revirent jamais. Je cherche encore. Beauvoir a-t-elle craint que " le lait de la tendresse humaine " ne noie, n'affadisse, n'affaiblisse l'engagement féministe, l'engagement politique ? [à] Je me souviens d'avoir entendu sans le vouloir une scène plutôt violente que le Castor faisait à son compagnon. Scène de jalousie classique. Elle criait et Sartre se défendait mal, en excuses inachevées. Elle y mit fin après qu'elle eut obtenu une soirée supplémentaire avec lui, comme prix du forfait - lequel ? - qu'il avait commis. [à] Ainsi, donc, Simone de Beauvoir, les amours " nécessaires " et les amours " contingentes ", le pacte de liberté scellé avec Sartre, l'intelligence de création mais aussi de vie qui avait permis cette superbe cohérence, cette voie royale pour surmonter dans la plus totale sérénité les contradictions qui déchirent le commun des mortels, tout cet assemblage intellectuel ne l'empêchait pas, avec les mots véhéments d'une femme blessée, de se livrer à une scène de jalousie. Le rituel des couples depuis des millénaires. Le grand philosophe accusé, harcelé par la grande féministe. [à] Au moment où je passais devant leur porte, ils fixaient la soirée concédée par l'incartade. J'entendais Simone de Beauvoir dire : " C'est entendu, on ne changera plus rien, dites-le à Arlette ! " Je sortis de l'hôtel comme si je fuyais un malheur annoncé. Celui qui détruit les mythes qui ont structuré nos choix pour les remplacer par des vies. Celle d'un homme, celle d'une femme, tous deux exceptionnels. Une femme si importante pour toutes les femmes, qui leur enseignait comment, durant des siècles, on avait fabriqué leurs chaînes. La théoricienne de notre dignité, de notre indépendance. [à] Ma troisième grossesse avait créé un froid entre Beauvoir et moi. Quand je la lui avais annoncée, assez joyeusement : " Cette fois-ci, Castor, je réussirai, j'aurai une filleà ", elle réagit à peine. Ne demanda aucune précision. Et passa à ses questions d'entomologiste. Les femmes que je défendais, quel milieu, leurs comportementsà Je ravalai ma déception, un peu déstabilisée. Je lui annonçai alors que je partais pour le Maroc, plaider pour le syndicat oppositionnel UGTM (Union générale des travailleurs marocains), que je continuais donc de vivre, travailler, militer, comme je l'avais toujours fait. Elle opinait de la tête. Exaspérée, je finis par lancer : " Mais je reste féministe, vous savez ! "Ne vous résignez jamais, par Gisèle Halimi. Plon, 241p. * Tribunal d'opinion fondé en 1966 par Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre pour juger les crimes de guerre américains au Vietnam.