JEUDI 8 JANVIER
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JEUDI 8 JANVIER Bruxelles, 9 heures Chaque matin, Radio Judaïca ouvre son antenne aux auditeurs. Les appels concernant le conflit affluent. Aucun dérapage, d'où qu'il vienne, n'est toléré. " Je refuse de participer à un show où on oppose les communautés. L'info, c'est tout sauf ça ", insiste Simon Cohn, administrateur délégué de la chaîne. Récemment invité sur Bel-RTL, aux côtés du directeur de la radio arabe Al Manar, il a eu la désagréable surprise d'entendre Pascal Vrebos clore le débat en s'exclamant : " Merci pour ce duel ! " Une phrase très symptomatique, selon lui, du manque de responsabilité des médias. vendredi 9 JANVIER Bruxelles, 10 h 30 Entre deux consultations, Danièle, psychologue, se connecte sur Facebook. Malgré le commentaire qu'elle y a posté, un internaute appelle toujours au boycott deà Facebook, sous prétexte qu'il ne faudrait pas enrichir le juif qui a lancé ce site. Liège, 17 h 30 Malgré un froid polaire, plus d'un millier de personnes se sont rassemblées autour du perron. Parmi eux, beaucoup de musulmans, qui sont venus à l'appel des mosquées. La FGTB a, elle aussi, mobilisé quelques troupes, tout comme l'extrême gauche, présente en force, comme l'attestent les étendards du PTB et de la Ligue communiste révolutionnaire. La foule scande inlassablement : " Palestine vaincra ! " et " Israël terroriste ! ". Un jeune gravit les marches de l'hôtel de ville. Face au perron, il brûle le drapeau israélien, suscitant une immense clameur parmi les manifestants. Un membre du service d'ordre s'égosille : " Pour honorer l'image de la Palestine, restez calmes, s'il vous plaît ! " Un peu à l'écart, Hassan, 19 ans, livre son sentiment : " Les gens du Hamas, ils ont un problème avec Israël. Ils ont foutu la merde. Et, maintenant, c'est la population qui paie. "Liège, 19 heures Habituellement, à cette heure-là, Samuel, animateur dans un mouvement de jeunesse juif, se réunit avec l'ensemble du personnel, pour préparer les activités du samedi. Mais, pour des raisons de sécurité, les ados n'ont plus le droit de se rendre au local. " Demain, nous prévoirons pour chaque groupe un programme dans des lieux inhabituels. Plus personne ne doit porter la chemise d'uniforme, afin de ne pas être identifié. J'ai l'impression de ne pas pouvoir vivre normalement. "samedi 10 JANVIER Braine-l'Alleud, 16 heures Pour la neuvième fois de la journée, Faouzia, infirmière, reçoit un SMS l'encourageant à manifester le lendemain : " Honte sur toi si tu préfères faire les soldes plutôt que de manifester. Tout musulman doit soutenir la Palestine. Tous à BXL demain ! "dimanche 11 JANVIER Liège, 17 h 30 Isin Özdemir, institutrice d'origine turque, a rejoint sur Facebook le groupe " Pour que musulmans, juifs et chrétiens cohabitent en paix ". Spontanément, elle a ajouté un petit mot : " Enfin un groupe ne stigmatisant pas les gens par rapport à leur religion. La Palestine, c'est une cause défendable par TOUS et non uniquement par les musulmans ! Peace... "Anvers, 13 h 45 Dans le parc Albert, un peu plus de 500 personnes ont répondu à l'invitation du Forum des organisations juives. Mot d'ordre ? Paix au Proche-Orient. Au moins une vingtaine de barbouzes en civil, lunettes de soleil et talkies-walkies dissimulés sous leurs vestes, sillonnent les rues adjacentes. Des jeunes tendent une banderole où on peut lire : We support Israeli soldiers. La plupart des hommes ont la tête recouverte d'une kippa. Sylvain Mayer est venu avec sa femme et ses deux enfants. " Comme tout juif, je suis solidaire avec l'Etat d'Israël, dit-il, dans les bons comme dans les mauvais moments. "" Sur YouTube, des images montrent que des roquettes du Hamas sont envoyées depuis des hôpitaux et des écoles ", raconte Andreas Verhoeven. " Tout ça, c'est la faute du Hamas ", renchérit Sirah, juif éthiopien. Il a " un plan ", confie-t-il, pour émigrer bientôt en Israël. Quelque 35 000 juifs vivent en Belgique, dont la moitié à Anvers. Rachel Fischler (78 ans), mamie en pleine forme, d'origine polonaise, est intarissable. Parmi ses six enfants, deux habitent en Israël. " Je suis avec eux corps et âme. Pour défendre Israël, je suis prête à me battre, même à mon âge. " Ses parents ont tous deux péri dans la Shoah. Mais, en Belgique, elle n'a jamais été confrontée au moindre acte antisémite, dit-elle. " Peut-être parce que je parle bien néerlandaisà "Bruxelles, 15 h 30. Ils sont 30 000 selon la police, au moins le double à en croire les organisateurs. Tous manifestent leur solidarité avec la population palestinienne. Alors que des milliers de personnes piétinent encore aux abords de la gare du Midi, la tête du cortège avance au pas de course vers la gare du Nord. Des groupes de jeunes scandent : " Hamas ! Djihad ! Hezbollah ! " Mais, au c£ur de la manifestation, un autre slogan se fait beaucoup plus souvent entendre : Zero hokouma arabiya. En français : " Zéro pour les gouvernements arabes. " " J'en veux surtout à Moubarak. Il ne fait rien, s'indigne Mohamed Nakbi. Il y a des dizaines de morts chaque jour, et personne n'essaie d'arrêter le massacre. C'est injuste. " Même colère chez Siham : " Les présidents arabes, ils se taisent, ils restent bouche béeà Qu'ils prennent nos voiles et qu'ils aillent faire la cuisine à notre place, vu qu'ils ont peur d'Israël. Nous, les femmes, on est prêtes à se sacrifier et à aller se battre. " Siham se réjouit, par contre, du soutien officiel du CDH, du PS et d'Ecolo à la manifestation. " Cela nous fait chaud au c£ur. On sait très bien que beaucoup de chrétiens nous soutiennent. " Katrien et Veerle, élèves en 6e secondaire au look altermondialiste, sont venues de Bruges. " Le gouvernement belge doit se montrer plus ferme vis-à-vis d'Israël ", plaident-elles. Un petit groupe de quatre personnes, un peu plus loin : Rasim, Zahra, Yasmine et Ziad. " Je suis d'origine libanaise. Les bombardements israéliens, je connais ", lâche Ziad, 29 ans, enseignant. " Cela peut choquer, mais je ne vois pas les militants du Hezbollah comme des terroristes, poursuit Zahra, 19 ans. Pour nous, ce sont des résistants. Ils ne visent jamais les civils israéliens. "Bruxelles, 17 h 15 Au milieu de la foule, un manifestant attire les regards : Jacob Weisz, rabbin orthodoxe, venu du nord de Londres. Perché sur une camionnette, mégaphone à la main, il clame en anglais : " La politique d'Israël est criminelle. Je refuse qu'ils commettent de telles atrocités au nom des juifs. "Bruxelles, 19 heures Alors que les manifestants se dispersent, des jeunes casseurs s'en prennent aux bâtiments du boulevard Albert II. Rachida, 27 ans, le dos couvert par un drapeau palestinien, sanglote, assise sur un trottoir : " C'est des Apaches ! Ils gâchent tout. " Un jeune homme, keffieh enroulé autour du cou, s'en prend aux policiers : " Qu'est-ce que vous attendez ? Il faut les arrêter ! Il faut arrêter la casse ! " Bilan : une centaine de vitres brisées et une quinzaine de voitures endommagées. La plupart des quelque 150 casseurs arrêtés sont mineurs. Certains ont à peine 12 ans. Lundi 12 JANVIER Bruxelles, 7 h 45 Laurence dépose ses trois enfants à l'école juive, avec un pincement au c£ur inhabituel. Devant la porte, des policiers veillent, avec des chiens. A l'intérieur, la sécurité a été renforcée. Son fils de 10 ans lui a demandé pourquoi c'était " différent ". " Il ne faut pas avoir peur, puisque c'est pour nous protéger ", a-t-il déduit des explications maternelles. Mais, ces derniers temps, le gamin dort mal. De retour chez elle, Laurence relit la lettre envoyée par une nounou qu'elle a récemment souhaité engager. Des mots gentils, suivis du motif de la missive : la femme explique que son père et son frère ont juré de la tuer, " si elle retournait travailler chez ces juifs ". Pour la première fois, Laurence a peur. " Tous ces morts nous touchent. Nous ne sommes pas des monstres ! Chez moi, personne n'est élevé dans la haine de l'autre. Je suis désespérée quand je m'aperçois que les vrais dangers, incarnés par le Hamas, sont sous-estimés. "MARDI 13 JANVIER Bruxelles, 18 heures Aline, 51 ans, boucle sa valise. " Au moment de la deuxième Intifada, en 2000, mon fils avait été tabassé à la sortie de son école juive, à Bruxelles. L'absence de réaction judiciaire l'a décidé à partir en Israël. Actuellement, il est soldat. Après-demain, je vais sur place, où j'espère le voir, ne serait-ce que quelques heures. "MERCREDI 14 JANVIER Namur, 14 heures A 13 ans, elle n'avait jamais vu pleurer son père. De son côté, il ne s'était jamais attardé sur les détails du conflit israélo-palestinien. Mais hier, quand elle a remarqué ses yeux rougis, ses joues mouillées par les larmes, face aux images télévisées, elle a voulu savoir. - Toi, papa, t'es contre les juifs ? - Pas du tout. J'ai des amis juifs. Tu t'en souviensà Ils sont déjà venus souper à la maison. - T'es contre les Palestiniens, alors ? - Bien sûr que non, je suis palestinien. Ce père de famille s'appelle Husain Shaban. Une barbe de trois jours, un veston et une écharpe négligemment enroulée autour du cou, c'est le profil type de la gauche caviar. Pourtant, trente ans d'exil n'ont anéanti ni ses convictions ni son attachement à sa terre natale. Originaire d'un petit village de Galilée, peuplé d'Arabes, mais situé en territoire israélien, Husain évoque les derniers événements avec un calme surprenant. " Je deviens philosophe, soupire-t-il. Ce qui se passe est dramatique, et même criminel. On est en train de massacrer le peu d'espoirs de paix qu'il reste. " Cet ancien militant du Parti communiste israélien, devenu cadre aux Mutualités socialistes, a fait venir plusieurs fois à Namur une troupe de théâtre de Haïfa, composée de comédiens juifs et arabes. Son fils Ferras, danseur hip-hop, s'est déjà produit sur scène à Nazareth, à Saint-Jean-d'Acre, à Haïfaà " Ces jours-ci, mes copains me parlent tous de la Palestine, raconte-t-il. Ils sont choqués par les images qu'ils voient, mais je sens qu'ils ne comprennent pas vraiment ce qui se passe. Il y a encore plein de travail à faire sur le sujetà "F.B. et P.G.