Frédéric Lugentz est discret, ça ne date pas d'hier. En 2003, Le Vif/ L'Express l'avait rencontré dans son bureau de jeune juge d'instruction au palais de justice de Bruxelles. Souriant, investi, modernisateur mais sans photos ni anecdotes à disposition, il présentait un profil parfaitement lisse. Une tombe. Un monument de discrétion. Ses proches savent qu'il défend farouchement sa vie privée et font bloc autour de celle-ci, pourtant sans mystère. Sans enfant, sa compagne est une interprète originaire d'un ancien pays de l'Est. Il revient régulièrement à Malmedy, sa ville natale, et pratique le ski en Suisse. Lugentz est l'antithèse des juges d'instruction qui ne détestent pas jouer les cowboys dans le parterre des puissants. Une sorte d'anti-Claise, néanmoins conscient, comme ce dernier, des instruments en son pouvoir et n'hésitant pas à les utiliser. Sauf, peut-être, celui des médias, que Frédéric Lugentz redoute, parce qu'il ne les connaît pas bien.
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Frédéric Lugentz est discret, ça ne date pas d'hier. En 2003, Le Vif/ L'Express l'avait rencontré dans son bureau de jeune juge d'instruction au palais de justice de Bruxelles. Souriant, investi, modernisateur mais sans photos ni anecdotes à disposition, il présentait un profil parfaitement lisse. Une tombe. Un monument de discrétion. Ses proches savent qu'il défend farouchement sa vie privée et font bloc autour de celle-ci, pourtant sans mystère. Sans enfant, sa compagne est une interprète originaire d'un ancien pays de l'Est. Il revient régulièrement à Malmedy, sa ville natale, et pratique le ski en Suisse. Lugentz est l'antithèse des juges d'instruction qui ne détestent pas jouer les cowboys dans le parterre des puissants. Une sorte d'anti-Claise, néanmoins conscient, comme ce dernier, des instruments en son pouvoir et n'hésitant pas à les utiliser. Sauf, peut-être, celui des médias, que Frédéric Lugentz redoute, parce qu'il ne les connaît pas bien. Devenu rapidement conseiller à la cour d'appel de Bruxelles, Lugentz vient d'être appelé à la Cour de cassation, celle-ci lui ayant fait savoir, à l'ancienne, qu'elle serait honorée de le compter parmi ses membres. A 45 ans ! Tel est le " tombeur " de Joëlle Milquet (CDH), un mot qu'il doit détester tant sa pratique du droit paraît dépourvue d'affect et peu spectaculaire. Avant de prêter serment, mi-avril, il devait poser l'acte d'instruction qu'il ne pouvait laisser à celui qui reprend ses dossiers à l'instruction : l'inculpation d'une ministre en exercice. Travailleur, rigoureux, honnête, Lugentz tient son surnom de " casque à pointe " de son maître de stage lui-même, l'ancien juge d'instruction Jean-Claude Van Espen, qui n'a jamais caché la fierté qu'il éprouve pour son " élève ". Une taquinerie qui contient une part de vérité. Originaire de Malmedy, Frédéric Lugentz n'est pas un germanophone, même s'il parle allemand. Ses racines familiales plongent du côté de Lierneux, en Ardenne liégeoise. L'étiquette " germanique " lui colle pourtant à la peau, sauf pour ce qui est du désordre apparent de son bureau, entre les modèles réduits d'avions militaires, son autre passion. La première étant le droit, bien sûr. Après des études couleur muraille à l'université de Namur (1988) et à l'UCL (1994), il travaille pendant deux ans (1996-1998) dans un cabinet parisien d'avocats, Dubarry-Le Douarin-Weil. Devenu magistrat, il se spécialise dans le droit pénal financier et la coopération judiciaire internationale en matière financière. La révélation, là où il prend toute sa dimension. " Très rigoureux, travailleur, compétent, passionné par son métier... ". " Avec lui, j'ai compris ce qu'était un carrousel TVA : il a l'art de rendre simples les choses compliquées. " Les mots se suivent et se ressemblent. " Il ne se laisse pas détourner de ce qu'il croit être juste. On peut lui faire entièrement confiance. Ce qu'il doit faire sera bien fait ", assure le pénaliste Damien Vandermeersch (UCL), aujourd'hui avocat général à la Cour de cassation et professeur de droit pénal à l'UCL et aux Facultés Saint-Louis. Lugentz s'est mis à écrire des ouvrages de référence et enseigne, lui aussi, comme assistant à Saint-Louis. Il a amplement démontré qu'il pouvait être cette " pierre dure et sans beaucoup d'éclat " que décrit un autre familier du palais. En charge d'une enquête sur la manière dont l'instruction du dossier KB-Lux (fraude fiscale) était menée, Frédéric Lugentz avait jeté un pavé dans la mare, en 2004, en demandant à être dessaisi du dossier. Il avait constaté des indices d'irrégularité et ceux-ci visant un magistrat bénéficiant du privilège de juridiction, le juge d'instruction Jean-Claude Leys, il ne pouvait pas aller plus loin. Seule la cour d'appel était habilitée à poursuivre les investigations, après le feu vert du parquet général de Bruxelles, mais ce dernier a fait barrage. De fait, il fallait un certain courage au petit juge d'instruction transparent pour suggérer qu'un haut magistrat (Leys était alors avocat général près la cour d'appel de Mons) puisse avoir couvert une manipulation. Lugentz avait déjà commencé à montrer ses capacités de résistance en refusant la demande de la cour d'appel d'entendre le même Jean-Claude Leys sous serment, ce qui aurait immunisé ce dernier contre toute poursuite. Un bras de fer dont Lugentz est sorti par le haut, avec l'estime de ses pairs, puisque, quelques années plus tard, en 2009, cette même cour l'a aspiré à son niveau. En 2005, Frédéric Lugentz, juge d'instruction intègre et collégial - ce qui ne gâte rien -, se fait encore les dents. Il inculpe l'administrateur délégué d'Electrabel, Jean-Pierre Hansen, un coup de tonnerre dans le milieu des affaires. Le chef d'entreprise et la société mère, le groupe Suez, sont soupçonnés d'avoir " sonorisé " (placé des micros) dans les bureaux de la filiale bruxelloise. Est également dans son viseur, le patron de l'extrême droite d'alors, Daniel Féret (FN), pour des délits fiscaux présumés. Des malversations à la Défense (2007) requièrent toute son énergie. L'affaire Chodiev aurait pu porter sa signature : en 2008, Frédéric Lugentz s'intéressait, en effet, aux affaires du milliardaire kazakh Patokh Chodiev, soupçonné de faux, association de malfaiteurs et blanchiment d'argent dans l'affaire Tractebel, dite aussi Kazakhgate (versement de pots-de-vin à un trio d'hommes d'affaires ayant servi d'intermédiaires à Tractebel dans le secteur kazakh de l'énergie). Le parquet de Bruxelles l'avait suivi et demandait le renvoi de Chodiev devant le tribunal correctionnel. On connaît la suite : l'extension de la loi sur la transaction pénale fut adoptée au pas de charge en 2011 et l'homme le plus riche de Belgique fut le premier à en bénéficier. D'autres affaires moins médiatisées ont eu les honneurs de la minutie de Lugentz : la Sabam renvoyée en correctionnelle pour falsification des comptes et paiement de pots-de-vin à un fonctionnaire (2012), le groupe Atenor et deux de ses dirigeants renvoyés pour fraude fiscale présumée dans une affaire concernant des sociétés de liquidités (2013). Passé à la cour d'appel de Bruxelles, le conseiller Frédéric Lugentz continua d'exercer son métier de juge instructeur. C'est à lui qu'échut, en avril 2015, le dossier des emplois douteux du cabinet Milquet lorsque cette dernière était ministre de l'Intérieur et de l'Egalité des chances, mais également, en appel, le dossier dit des matchs truqués de Zheyun Ye. La capacité de Frédéric Lugentz à anticiper tous les problèmes de procédure et sa détermination sans faille sont bien connues. On peut jurer qu'il a mis l'affaire Milquet sur de bons rails mais le mot " fin " n'est pas encore écrit.Par Marie-Cécile Royen et Thierry DenoëlC'est lui qui avait instruit le dossier Chodiev dans le cadre de l'affaire Tractebel