Philippe Forest (48 ans) est l'inventeur d'un genre, l'écriture looping, succession de longues phrases en boucle, comme autant d'acrobaties stylistiques. Il écrit sur l'aile, pique, remet les gaz à chaque décrochage pour lancer une nouvelle figure par une formule inhabituelle : " Si bien que ", " Ou bien : ". Il y a un souffle à la Faulkner chez cet écrivain français.
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Philippe Forest (48 ans) est l'inventeur d'un genre, l'écriture looping, succession de longues phrases en boucle, comme autant d'acrobaties stylistiques. Il écrit sur l'aile, pique, remet les gaz à chaque décrochage pour lancer une nouvelle figure par une formule inhabituelle : " Si bien que ", " Ou bien : ". Il y a un souffle à la Faulkner chez cet écrivain français. Il est beaucoup question d'aviation dans Le Siècle des nuages. Philippe Forest ausculte une existence portée par une épopée, la conquête des airs : celle de son père, pilote de Boeing 747 à Air France, né en 1921, mort " par hasard, comme tout le monde ", le 26 novembre 1998. Mais c'est aussi l'histoire du terrible xxe siècle que le romancier reconstitue, à la manière d'un puzzle, à partir de la vie de ce " tout jeune homme amoureux du ciel, dont la traversée du ciel eut la particularité de se dérouler tandis qu'éclataient un peu partout dans le monde les mêmes orages d'acier ". Il y a une vingtaine d'années, en parcourant le musée de l'Air de Duxford, Forest était tombé en arrêt devant un Short Empire de l'Imperial Airways qui reliait avant-guerre le Royaume-Uni au Caire, à Bombay, à Sydney. Faute d'une autonomie suffisante, l'appareil devait faire escale à Mâcon, le berceau familial. En 1937, un avion de ce type s'était écrasé contre les monts du Beaujolais. Les parents de l'auteur étaient encore de jeunes gens, mais ils avaient forcément été témoins de ce drame. La coïncidence avait frappé le visiteur. Lorsqu'il lui vint, quelques années plus tard, l'idée d'écrire une histoire de l'aviation, la partie familiale, autobiographique, s'imposa jour après jour et son père, " il " dans le récit, en devint le personnage central. De ce père, qui donnait l'impression de " n'être jamais là, ni pour longtemps, ni pour de bon ", il n'a jamais su grand-chose. Sinon que, tout jeune homme déjà, il fut un " amoureux du ciel " et que, vieillissant, il constatait le " naufrage d'avoir vécu ". Le Siècle des nuages est une enquête en neuf chapitres, neuf dates susceptibles de reconstituer cette vie, chaque fois à partir d'hypothèses (" Ou bien : "). La pre- mière de ces dates - le 17 décembre 1903 - est bien antérieure à la naissance du père. Mais elle marque la naissance de l'aviation, qui fut toute sa vie. Ce jour-là, des dunes de Caroline du Nord, un petit appareil, le Flyer I, quittait le sol pendant cinquante-neuf secondes et parcourait 260 mètresà Tout au long de ces 500 pages défile un chapelet d'années : 1921, naissance ; 1942, début des études à l'Institut agronomique, à Alger ; 1943, apprentissage du pilotage dans l'US Air Force ; 1945, mariage puis entrée à Air Franceà D'évidence, ces dates se télescopent avec celles retenues par la grande Histoire. Philippe Forest restitue la guerre avec une grande finesse, privilégiant les débats intérieurs d'individus dépassés par les événements aux certitudes reconstruites. " Je le dois à mon père qui fut exemplaire de l'hésitation de tant de Français ", explique-t-il au Vif/L'Express. Ce père eut en outre la bonne idée de tenir un journal intime au moment du débarquement américain en Afrique du Nord (8 novembre 1942). " C'est là que j'ai compris beaucoup de choses. Ce paradoxe, par exemple : pour s'engager du côté des Alliés, il a fallu à beaucoup de Français la bénédiction de l'amiral Darlan, jusqu'ici dauphin de Pétain. " Le Siècle des nuages est tout en nuances et demi-teintes. " Je déteste les règlements de comptes, la bonne conscience avec laquelle on écrit après coup les romans historiques. " Qu'il s'agisse d'aéronautique, de logistique, d'histoire politique, le souci du détail est la règle. " Les ressources d'Internet ! " affirme le fils du pilote, qui ne connaissait de l'aviation que les bâtiments de l'armée de l'air, où il a fait son service militaire comme " rampant ". Le Siècle des nuages serait-il le livre le plus apaisé de Philippe Forest ? On le croit, on l'espère, jusqu'au dernier tiers. Mais, inexorablement, l'écrivain bute sur la " perte de l'enfant ". De là tout procède, de " cette expérience à laquelle on ne peut pas donner de sens et sur laquelle viennent se briser toutes les certitudes ". Philippe Forest, rappelons-le, a perdu sa petite fille de 4 ans, Pauline, rongée par la maladie. Juste après sa mort, il est entré en littérature comme d'autres en religion. Le bouleversant Siècle des nuages n'est pas son dernier livre, c'est une évidence. Et une bonne nouvelle. La littérature puise sa force dans le malheur des hommes. Le Siècle des nuages, par Philippe Forest. Gallimard, 556 p. EMMANUEL HECHT