En apparence, rien que de très banal. Une grand-rue qui vient doucement mourir aux abords du café de la Mairie, une statue de Marie l'Immaculée, reine de l'univers, qui fait le guet à l'entrée de l'église. Puis ces détails qui signent la bataille en cours, ce conflit de longue haleine à l'issue incertaine : le calicot au fronton de l'hôtel de ville : " Florange veut vivre ", les gros costauds à gilet fluorescent qui gardent l'entrée d'un site industrielà
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En apparence, rien que de très banal. Une grand-rue qui vient doucement mourir aux abords du café de la Mairie, une statue de Marie l'Immaculée, reine de l'univers, qui fait le guet à l'entrée de l'église. Puis ces détails qui signent la bataille en cours, ce conflit de longue haleine à l'issue incertaine : le calicot au fronton de l'hôtel de ville : " Florange veut vivre ", les gros costauds à gilet fluorescent qui gardent l'entrée d'un site industrielàAux confins de la Moselle, quelque part entre Metz et le Luxembourg, Florange vit au rythme de la campagne présidentielle. Avec un seul objectif, garantir la survie de son complexe sidérurgique, propriété d'ArcelorMittal, qui emploie 3 000 personnes et fait vivre près de 10 000 foyers. Et une obsession, ne pas devenir un nouveau Gandrange, cette aciérie située à moins de 10 kilomètres, fermée dans la douleur en 2009. L'inquiétude naît à l'autom- ne 2011 lorsque les deux hauts-fourneaux, les derniers de Lorraine, sont mis à l'arrêt temporaire. Demande d'acier insuffisan-te, plaide le groupe sidérurgique. Simple recherche de rentabilité, rétorquent les organisations syndicales. Les mois passent, le redémarrage est sans cesse repoussé : premier trimestre, deuxième, désormais seconde partie de l'année. Tout à coup, le doute. Et si ces atermoiements ne servaient qu'à attendre la fin de la campagne présidentielle ? Et si, après le 6 mai, la fermeture définitive était officialisée ? Et si, et siàMi-février, à deux mois du premier tour de la présidentielle, l'intersyndicale décide de se signaler à l'attention des politiques. Entre intermèdes bon enfant et coups de force, Florange devient un passage obligé de la campagne. Ici, Jean-Luc Mélenchon, François Hollande, Nicolas Dupont-Aignan ou Philippe Poutou sont venus partager une merguez et défendre leur programme industriel. Là, à Villepinte, un président en campagne a clos son discours en déclarant qu'il " ne laissera pas détruire la sidérurgie ", même s'il faut pour cela " investir des moyens publics ". Ici, dans ce berceau de la sidérurgie, se pressent élus locaux de gauche comme de droite, sous le regard attentif d'un Front national qui sait qu'il ne prospère jamais mieux qu'en terres ouvrières à l'abandon. A moins de 10 kilomètres de là, Hayange retient son souffle. Car, si le hasard a fait de Florange l'adresse administrative des hauts-fourneaux, ces derniers dépendent, en réalité, du territoire du chef-lieu de canton. A chaque rue, à chaque carrefour, le regard bute sur les deux monstres d'acier aujourd'hui silencieux. Personne, parmi les 15 000 habitants, ne veut imaginer que l'arrêt pourrait être définitif. La ville ne s'en remettrait pas. Déjà, en juin, le lycée technique a fermé. Du tribunal, victime de la réforme de la carte judiciaire, ne subsistent plus que quatre lettres dorées, UNAL, accrochées au fronton d'une bâtisse bourgeoise aux volets clos. Quant à l'hôpital, accablé par les difficultés financières, il a bien failli sombrer en mars. In extremis, une solution a été trouvée, mais, pour les urgences et la chirurgie, il faudra désormais aller à Thionville. 15 kilomètres à peine, mais un autre monde pour les nombreuses personnes âgées d'Hayange. Et une gifle pour une ville qui n'en finit plus de faire le deuil de son âge d'or, celui d'une sidérurgie en plein essor sous l'impulsion des Wendel, celui des commerces florissants et des équipements municipaux nombreux. " On a un taux de chômage à 11 %, un chiffre jamais atteint ", reconnaît le maire (PS) Philippe David. Dans le centre-ville, Betty Couture a fermé, abandonnant ses lés de tissu dans la vitrine, et les panneaux " à louer " s'affichent aux fenêtres des appartements. Un peu plus loin, les portes condamnées et les lattes vermoulues des caves à charbon témoignent de la désertion d'un quartier niché dans l'ombre du viaduc autoroutier. Sur cette voie, 33 mètres plus haut, les camions filent vers Longwy sans jamais s'arrêter. Du haut de son coteau, la vierge d'Hayange, protectrice de la vallée, veille-t-elle encore ? Jusqu'alors, le Luxembourg tout proche servait de soupape aux jeunes de la ville, qui y trouvaient des emplois bien rémunérés. Les opportunités se font plus rares. La multiplication des journées de chômage partiel chez ArcelorMittal, les intérimaires discrètement rayés des effectifs à la fin de leur mission ont ravivé l'angoisse. Nul ne se hasarde aujourd'hui à un pronostic sur le dénouement du conflit. Dans une unanimité presque parfaite, représentants des salariés, élus de droite comme de gauche actent les limites de l'action politique. " M. Mittal n'est pas un humaniste, c'est un financier, et c'est là que c'est très compliqué. L'Etat n'a que peu de moyens de pression sur lui ", reconnaît Anne Grommerch, la députée (UMP) de la circonscription voisine. " Quel levier aura-t-on pour aider Florange si l'on revient aux affaires en mai ? " s'interroge Michel Liebgott, l'élu socialiste. Les solutions toutes faites des " Zorro " - comme le péremptoire et très mélenchonien " Si je suis aux affaires, tout ce bazar de Mittal cessera immédiatement " - reçoivent un accueil poli, sans plus. Les autres jouent la prudence à l'extrême. Lors de sa visite, le 24 février, François Hollande n'a pas voulu faire de promesses, sauf celle de reprendre à son compte une proposition de loi qui faciliterait la revente du site si ArcelorMittal décidait de se désengager. Promesse qui n'a paradoxalement de valeur que si la fermeture du site se confirme. Quant à Nicolas Sarkozy, il se contente d'assurer les salariés de son soutien, sans plus de détails. Dans les urnes, l'épisode laissera des traces. Sur ces terres de gauche, où les villes sidérurgiques sont fiefs socialistes et les bourgades minières, bastions communistes, la droite classique n'a jamais percé. En 2007, à Florange comme à Hayange, Ségolène Royal avait ravi la première place. Cette fois, nombreux sont ceux qui prédisent un effondrement complet de l'UMP. Parce que, ici, Nicolas Sarkozy reste l'homme des promesses non tenues à Gandrange. Parce que, ici, personne n'a compris que le candidat président ait refusé à la mi-mars de recevoir les ArcelorMittal à son QG de campagne quand le président candidat se disait prêt à les accueillir à l'Elysée. D'ailleurs, aux législatives, la majorité présente une quasi-inconnue, comme l'anticipation d'une défaite annoncée. Si la réélection de Michel Liebgott, le député socialiste, bien implanté, ne fait guère de doute, l'incertitude demeure autour du score du Front national. Fabien Engelmann, ancien du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), exclu de la CGT il y a un an, rêve de faire d'Hayange un deuxième Hénin-Beaumont, de transformer la ville en laboratoire frontiste. Aux cantonales de 2011, il est arrivé troisième, avec 23 % des voix. Sera-t-il capable de faire mieux ? Y aura-t-il un effet Marine Le Pen dans ce bassin où les pères sont souvent italiens, espagnols ou maghrébins ? Beaucoup le redoutent. Déjà, la gauche se prépare et annonce que, en cas de doute, communistes et socialistes ne guerroieront pas dans une triangulaire. Tous veulent éviter qu'avec la fin de la sidérurgie le désespoir ne transforme leur chapelet de communes - Hayange, Florange, Algrangeà - en vallée des anges perdus. AGNÈS LAURENTNombreux sont ceux qui prédisent un effondrement complet de l'UMP