Un grand café d'angle, situé à Forest mais jouxtant Saint-Gilles, commune du sud de Bruxelles qui inspire les artistes. Ici, au Bar du matin, on petit-déjeune, on déjeune et, le soir, on sirote des verres. On y fixe des rendez-vous, des interviews, on y croise donc pas mal de comédiens. Comme à peu près dans tous les milieux professionnels belges, on est très vite dans l'entre-soi, tout le monde se connaît ou à peu près. On y repère aussi des écrivains, comme Thomas Gunzig qui, quotidiennement et consciencieusement, tapote sur son portable depuis la banquette du fond. Aujourd'hui, hasard ou rendez-vous, " l'ovni littéraire ", Adeline Dieudonné, est assise juste à côté de lui. Ça papote bon train. Il faut dire que la saison de la chasse des prix littéraires bat son plein. Au bar traînent des " lendemains de veille "... Entouré de ces " réveils difficiles ", l'attaché de presse de Yoann Blanc tranche avec sa gabardine sur le dos. Bon pied, bon oeil derrière son café serré, il est là " juste pour faire le lien ", parce que Yoann - " un mec adorable " - ne nous connaît pas et qu'il est plutôt du genre " timide ".
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Un grand café d'angle, situé à Forest mais jouxtant Saint-Gilles, commune du sud de Bruxelles qui inspire les artistes. Ici, au Bar du matin, on petit-déjeune, on déjeune et, le soir, on sirote des verres. On y fixe des rendez-vous, des interviews, on y croise donc pas mal de comédiens. Comme à peu près dans tous les milieux professionnels belges, on est très vite dans l'entre-soi, tout le monde se connaît ou à peu près. On y repère aussi des écrivains, comme Thomas Gunzig qui, quotidiennement et consciencieusement, tapote sur son portable depuis la banquette du fond. Aujourd'hui, hasard ou rendez-vous, " l'ovni littéraire ", Adeline Dieudonné, est assise juste à côté de lui. Ça papote bon train. Il faut dire que la saison de la chasse des prix littéraires bat son plein. Au bar traînent des " lendemains de veille "... Entouré de ces " réveils difficiles ", l'attaché de presse de Yoann Blanc tranche avec sa gabardine sur le dos. Bon pied, bon oeil derrière son café serré, il est là " juste pour faire le lien ", parce que Yoann - " un mec adorable " - ne nous connaît pas et qu'il est plutôt du genre " timide ". La carrière de ce comédien talentueux a été dopée quand il s'est retrouvé subitement projeté, il y a deux ans, sous les feux de la rampe pour son rôle d'inspecteur dans la série à succès La Trêve, dont la RTBF s'apprête à diffuser la seconde saison. Yoann Blanc arrive une grosse marguerite à la main. Il explique avoir reçu la fleur dans la rue : une initiative citoyenne qui vise à créer des liens entre générations en proposant aux plus jeunes d'offrir deux heures par semaine à des personnes isolées de plus de 60 ans. Lui trouve ça " super bien ", d'ailleurs, il sait déjà à qui il offrira sa fleur, probablement à son voisin qui ne reçoit plus beaucoup de visites. Yoann Blanc ne vit pas loin d'ici, à quelques rues seulement. Vingt-cinq ans qu'il s'est installé dans la capitale. A l'origine, pour faire ses études à l'Insas, avant de retourner dans son petit bourg de montagne, pile entre la France et la Suisse. L'un des quelques villages helvétiques que Napoléon et un curé de campagne réussirent jadis à faire passer sous pavillon français alors que Genève s'enracinait plus encore dans le protestantisme, nous précise alors le comédien, qui semble plus apprécier parler d'histoire que de lui-même. Cet après-midi, il filera au Festival du film francophone de Namur pour y présenter son dernier long-métrage, Fortuna, une coproduction belgo-suisse dans laquelle il incarne un moine reclus dans son monastère qui sera perturbé par l'arrivée de migrants. L'histoire d'une cohabitation entre communautés aux antipodes et, en toile de fond, la question de la morale chrétienne face à la norme de l'Etat. Un rôle loin de ceux qui l'ont rendu célèbre, un personnage lumineux, silencieux et doux, " pour changer ", glisse-t-il en se raidissant légèrement sur sa chaise. On sent que ça lui fait plaisir de changer de registre, lui qui est abonné aux rôles sombres. " C'est terrible mais j'ai une tête de méchant. Et quand je la baisse, c'est encore pire : on pense immédiatement qu'il y a un gros problème alors qu'évidemment, il n'en est rien ", sourit-il. Ce n'aurait pas dû être un problème : Yoann Blanc se destinait avant tout au théâtre, c'est là qu'il a fait ses armes et sa carrière avant de rafler le Magritte de l'espoir masculin à près de 40 ans et de se faire connaître dans le milieu de l'image et de l'écran. Paradoxal : cette reconnaissance l'a médiatisé et aurait pu laisser croire que sa carrière commençait enfin, alors qu'elle donnait aussi l'impression que ce qu'il avait fait auparavant ne comptait pas. " J'étais très heureux mais un peu vexé quand même ", avoue-t-il, l'air gêné. Si devenir comédien était une évidence dès son plus jeune âge, l'art n'était pas trop le truc de sa famille, des agriculteurs qui, depuis plusieurs générations, avaient la terre dans le sang. Mis à part la musique - sa maman s'acharnait à le faire jouer de la flûte traversière ou du tambour dans la fanfare du village. L'art, c'est à l'école qu'il l'a découvert : un professeur d'anglais qui initie ses élèves à la peinture de David Hockney tandis que le prof d'espagnol enseigne l'art et l'histoire à travers Guernica de Picasso. Mais ce ne sont pas ces oeuvres-là qui lui collent aujourd'hui au coeur. Ce sont celles de Cy Twombly, en tête de sa sélection pour notre Renc'art. " Achille pleurant la mort de Patrocle est sans doute le tableau qui me fait le plus triper, il me fascine. " C'est à Berlin que Blanc a découvert Twombly. Il était supposé partir avec sa petite amie de l'époque pour vérifier les références d'un guide touristique réalisé par ses parents à elle... et il se retrouve tout seul avec son appareil photo autour du cou. S'il garde aujourd'hui un sentiment mitigé de l'expérience, il retient surtout son émerveillement pour la ville, sa préférée, " la seule qui résume toute l'Europe du xxe siècle ", et sa rencontre avec les oeuvres de Cy Twombly, le seul peintre dont il rêverait de posséder un jour une toile. Sa force selon lui ? Traduire en quelques gribouillis toute la colère et la rage ressenties par Achille face à la mort de l'homme qu'il aime. Une colère absolue, de celles que, pour Yoann, on ne ressent que face au décès de quelqu'un qu'on chérit et qui fait écho à l'impuissance qui s'impose. Patrocle mort, Achille décide de le venger. Une vengeance que Twombly traduit ici encore avec quelques traits au centre d'un autre gribouillis, taché de sang, façon Ku Klux Klan. Yoann Blanc a ensuite élu Soulages. Il avait choisi le polyptyque G, sauf que c'est le C que nous avions trouvé. Faut être plutôt fortiche pour distinguer un tableau noir d'un autre tableau noir. Pourtant, le comédien, sans même avoir agrandi l'image, y parvient sans peine. Tout en reconnaissant que le C est aussi beau que le G. Pourquoi Soulages ? Parce ses grands tableaux l'hypnotisent et que l'artiste a passé sa vie à faire ressortir la lumière de l'obscurité. " Cette obsession perpétuelle, c'est vertigineux ", relève-t-il avec son petit accent suisse qui pointe. Pas tout le temps, plutôt quand son propos le touche de plus près. Comme lorsqu'il déclare, à plusieurs reprises, n'être pas sûr d'avoir quelque chose à dire ou affirme que sa ville d'attache restera toujours Genève. Pourtant, Bruxelles, il adore. C'est d'ailleurs ici qu'il a sa famille, deux filles, et tous ses amis. Au début, il avait du mal à comprendre ce qu'on peut bien faire dans cette ville, les week-ends, sans lac et sans montagne. Aujourd'hui, il estime que l'idéal serait que Bruxelles soit démontée et remontée dans une montagne, de préférence au Jura. Pour clore sa sélection : une photo de Cindy Sherman, l'une des grandes du 8e art américain, l'une des premières photographes à se mettre en scène, utilisant les ressorts communs de la comédie et tirant profit de l'artifice et du déguisement chers aux acteurs. " Ce qui m'attire dans cette photo, c'est ce doux mélange de simplicité et de fragilité. Or, cette image n'est qu'un pur artifice. Un petit côté Hitchcock, très léché et monté de toutes parts, mais qui parvient à exprimer de manière sincère la fragilité et le mystère de la femme. " L'acteur, qui n'arrête pas de répéter qu'il n'a pas grand-chose à dire, poursuit cependant et signale que cette photo correspond à la période de " jeunesse " de la photographe. Aujourd'hui, Sherman exprime ses inquiétudes face à la vieillesse et à la transformation physique. Des interrogations que Yoann Blanc comprend mais ne ressent pas ; de la même manière qu'il n'a pas peur de vieillir, il admire les marques du temps qui s'impriment sur le visage de son épouse. Des petites traces de vie qu'il trouve " vachement belles ". Non, ce qui le travaille davantage, c'est la peur que tout s'arrête. Alors qu'il y a encore tant à vivre et à faire.