"Je rêve, confiait le Bruxellois Roger Dewint (1942), de pouvoir peindre un citron avec une extrême économie de moyens." Et d'ajouter: "Un citron peint après Auschwitz et Hiroshima." Après trente années de travail du graveur, la rétrospective montre, en lieu et place, des foules orangées et des gueules ricanantes, rouges ou vertes, happant la mort proche, menaçante, omniprésente. On voit des vols de couteaux et des becs d'oiseaux rivés au sol, des fémurs en goguette, des arbres déracinés, des corps ventripotents et quelques seringues. L'Histoire est effrayante. Mais l'artiste n'est pas un illustrateur. Cette Histoire sera, d'abord, la sienne, au risque même d'en rire. Au centre des images, Dewint plante une figure ou, plus souvent, un corps lamentablement nu e...

"Je rêve, confiait le Bruxellois Roger Dewint (1942), de pouvoir peindre un citron avec une extrême économie de moyens." Et d'ajouter: "Un citron peint après Auschwitz et Hiroshima." Après trente années de travail du graveur, la rétrospective montre, en lieu et place, des foules orangées et des gueules ricanantes, rouges ou vertes, happant la mort proche, menaçante, omniprésente. On voit des vols de couteaux et des becs d'oiseaux rivés au sol, des fémurs en goguette, des arbres déracinés, des corps ventripotents et quelques seringues. L'Histoire est effrayante. Mais l'artiste n'est pas un illustrateur. Cette Histoire sera, d'abord, la sienne, au risque même d'en rire. Au centre des images, Dewint plante une figure ou, plus souvent, un corps lamentablement nu et mordu par l'embonpoint: "Où sont mes médicaments?" lit-on sur une des oeuvres.Restent les rêves... Dans une gravure, ceux-ci se projettent au-dehors des yeux, à la manière d'une tornade, et font exploser les verres protecteurs des lunettes. Mise à nu, mise à mort. Alors, Dewint cherche le calme. En réalité, l'artiste s'apaise dès qu'il se met au travail. Point de lame ou de pointe, ici, mais un pinceau et quelques poils souples qu'il fait glisser à la surface du cuivre. On le découvre épicurien, respirant le fumet dégagé par l'alchimie nécessaire à la pratique de l'estampe. La gravure "au sucre" lui convient parce qu'on y parle de sirop et de quelques gouttes d'acide. Voilà son contrepoison, son eau de jouvence. Le citron attendra. A l'inverse de l'univers de Dewint, tout en éclats et couleurs, l'expressionnisme de Pasternak (1946) relève de l'art de la prise de vue et de la mise en scène théâtrale. Au premier, le grand air et les respirations haletantes. Au second, l'apnée et les murs d'anthracite. La technique choisie - la manière noire, si lente à préparer, l'encrage des fonds auxquels les figures et les ombres plus pâles auront à s'arracher - convient à cet univers construit avec rigueur jusqu'aux incertitudes. L'homme est ici acteur principal, immobilisé par le vertige qui l'habite. Assis ou debout, seul ou en groupe, mais toujours surpris et cloué dans le plancher d'un bureau, le dallage d'un couloir ou la roche d'un paysage fissuré, il se tait. Il attend depuis toujours à la lueur des gris sans poids et des teintes noyées d'encre. Protégé par son costume d'employé modèle, le voilà bientôt aspiré, dédoublé, emmené vers son destin, la mort. C'est-à-dire nulle part, ou alors, en enfer. Prisonnier de la vie, décalé, anonyme parmi d'autres anonymes, il regarde. Un mur ou le ciel. Toujours un point fixe, alors que tout, autour de lui, bascule. On songe à la célèbre fresque d'Uccello ( Le Déluge), dans laquelle Dante assiste, sans mot dire, aux déchaînements d'une nature qui emporte l'arche de Noé. Avec les mêmes arguments que le peintre florentin, une multiplication des points de vue, Pasternak vise l'incertain. Ses "personnages", fichés dans des paysages ouverts sur l'abîme, gardent la bouche fermée, parce qu'il n'y a rien à dire, ni de l'Histoire, ni de soi. Corps-à-corpsEntre ces deux visions de l'homme et, donc, du corps, un plateau entier du musée donne la parole aux autres, d'hier ou d'aujourd'hui, d'ici ou de très loin. On rencontre l'anecdote, le sourire, l'ironie, le fantasme et, au passage, les noms d'Arman Simon, Walasse Ting, Baselitz, Giacometti, Calder, Kuroda ou Allen Jones. Parfois, les oeuvres gagnent des sommets. On songe aux eaux-fortes de Louise Bourgeois. Mais, les surpassant toutes, trois chefs-d'oeuvre signés Zoran Music témoignent, ving-cinq ans après, de ce qui surgit de la mémoire d'un passager de Dachau: "Nous ne sommes pas les derniers"...La Louvière, Centre de la gravure et de l'image imprimée, 10, rue des Amours. Jusqu'au 5 août. Du mardi au vendredi, de 12 à 18 heures. Les samedis et dimanches, de 11 à 18 heures. Tél.: 064-27 87 21.Guy Gilsoul