Traviata, en italien, signifie " dévoyée ". Et c'est si fort, cet adjectif, si radical et si méprisant, qu'il révèle à lui seul toute la compassion que Giuseppe Verdi (qui vivait " dans le péché " avec une diva) portait aux concubines et aux dames de moindre vertu. Pauvres somptueuses femmes entretenues ! La société les désigne alors sous le nom de biches, cocottes, grisettes, lorettes ou demi-mondaines : figures emblématiques de la vie parisienne, les courtisanes du xixe siècle, très jeunes prostituées de luxe, fascinent autant qu'elles irritent. En vrai, elles s'appellent Aglaé Sabatier, Elise Sergent ou Alphonsine Plessis. Elle, surtout : petite fille de rien, Alphonsine ensorcelle, dès 16 ans, les partis les plus en vue. Caprices, charme, élégance. Puis un jour : toux sèche, fièvre, maig...

Traviata, en italien, signifie " dévoyée ". Et c'est si fort, cet adjectif, si radical et si méprisant, qu'il révèle à lui seul toute la compassion que Giuseppe Verdi (qui vivait " dans le péché " avec une diva) portait aux concubines et aux dames de moindre vertu. Pauvres somptueuses femmes entretenues ! La société les désigne alors sous le nom de biches, cocottes, grisettes, lorettes ou demi-mondaines : figures emblématiques de la vie parisienne, les courtisanes du xixe siècle, très jeunes prostituées de luxe, fascinent autant qu'elles irritent. En vrai, elles s'appellent Aglaé Sabatier, Elise Sergent ou Alphonsine Plessis. Elle, surtout : petite fille de rien, Alphonsine ensorcelle, dès 16 ans, les partis les plus en vue. Caprices, charme, élégance. Puis un jour : toux sèche, fièvre, maigreur extrême... Alphonsine s'éteint en 1847, à 23 ans, victime de la phtisie - sort banal à l'époque, puisque la tuberculose emporte alors un Européen sur sept. Mais la jeune fille meurt dans des souffrances que la solitude, l'ingratitude sociale et la pression des créanciers n'ont pas ménagées... Le roman La Dame aux camélias, que lui dédie Alexandre Dumas fils un an plus tard, commence d'ailleurs par là : la dispersion des meubles de la galante, dans une vente publique où se pressent ceux qui l'ont adulée avant de la jeter comme un vulgaire Kleenex. A l'Opéra royal de Wallonie, dans l'ouverture de La Traviata (qui narre le destin d'Alphonsine, rebaptisée Violetta Valéry), le metteur en scène Stefano Mazzonis Di Pralafera a choisi le même point de départ : une séance d'enchères, " citation littéraire à l'£uvre de Dumas ", que les spectateurs non bibliophiles ne capteront sans doute pas... Mais c'était obligé : pour souligner son propos (la critique acerbe d'une bourgeoisie experte en faux-semblants), le directeur général et artistique de l'ORW a dû multiplier les références à la fourberie des classes aisées. " Or l'hypocrisie, ce n'est pas facile à mettre en scène ", insiste Mazzonis. Raison pour laquelle des trous de serrure géants occupent constamment l'espace, et que le ch£ur, incarnation d'un bataillon de voyeurs, va et vient dans ce drame avec une indifférence chafouine. Autre parti pris de Mazzonis : situer résolument sa Traviata dans un contexte atemporel. Ici, les salons des coquettes ressemblent à des lobbies d'hôtels modernes. Même la chambre de Violetta évoque un intérieur design, où un grand lit de princesse Disney rétrécit d'acte en acte. Cet effet " sans âge " est renforcé par le choix de costumes atypiques, tous dessinés par la styliste malinoise Kaat Tilley, dont le génie théâtral habille toute la troupe de couleurs impossibles - des costumes vert pomme, des robes à voiles cramoisis. La décoration, elle, joue du symbolisme floral : aux murs, d'immenses camélias changent de teintes au gré de l'humeur de l'héroïne, belle allusion au langage codé de l'époque. Alphonsine arborait en effet des pompons rouges durant les jours du mois où elle n'était pas disposée à recevoir ses protecteurs. Et des blancs, quand la voie était libre... Si la soprano italienne, qui donne voix à Violetta (Cinzia Forte), est joliment crédible, son amant transi (le jeune ténor albanais Saimir Pirgu) semble un peu pâlichon. Mais c'est voulu, aussi : " Alfredo Germont, explique Mazzonis, est un sujet passif de la situation. " Celui qui ne l'est guère, en revanche, c'est le public. Amis de l'art lyrique écouté religieusement, gare ! La Traviata est tellement pleine d'airs célèbres, que le moindre chant de soliste entraîne un tonnerre d'applaudissements. Ce déluge continue d'irriter le maestro Paolo Arrivabeni. Mais qu'y faire ? Comme le note une spectatrice avertie, " ça, c'est propre à Liège, qui compte des mélomanes nettement plus démonstratifs qu'ailleurs... ". Au Théâtre royal, à Liège, jusqu'au 22 mars, puis en tournée au Parkstad Limburg Theaters, à Heerlen (Pays-Bas) le 28 mars, et au palais des Beaux-Arts de Charleroi le 1er avril. Rens. : 04 221 47 22 ; www.orw.beValérie Colin