Non, et trois fois non. Il sera écrit que l'orgueilleuse Fortis ne méritait pas un sort aussi cruel. Ni d'être en partie vendue à vil prix à des Néerlandais goguenards. Ni de voir l'Etat belge faire main basse sur sa banque, pour la céder à la hussarde aux banquiers français de BNP Paribas alléchés par la bonne affaire. Les actionnaires du holding ne pardonnaient pas aux autorités belges ce geste, à leurs yeux sacrilège et ruineux. Ils ont tenu parole en assemblée générale. Où chacun s'est cependant compté. Car, si la cession aux Néerlandais n'a pas passé la rampe à 57 % des votes exprimés, c'est à l'arraché (50,26 %) que la nationalisation des activités bancaires a été recalée. Rendant caduc " le deal " passé avec BNP Paribas. Triple gifle assenée au gouvernement, singulièrement son ministre des Finances Didier Reynders. Contraint de prendre acte de sa défaite. Et réduit à tenter de rassurer personnel et épargnants sur un avenir plus que jamais incertain.
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Non, et trois fois non. Il sera écrit que l'orgueilleuse Fortis ne méritait pas un sort aussi cruel. Ni d'être en partie vendue à vil prix à des Néerlandais goguenards. Ni de voir l'Etat belge faire main basse sur sa banque, pour la céder à la hussarde aux banquiers français de BNP Paribas alléchés par la bonne affaire. Les actionnaires du holding ne pardonnaient pas aux autorités belges ce geste, à leurs yeux sacrilège et ruineux. Ils ont tenu parole en assemblée générale. Où chacun s'est cependant compté. Car, si la cession aux Néerlandais n'a pas passé la rampe à 57 % des votes exprimés, c'est à l'arraché (50,26 %) que la nationalisation des activités bancaires a été recalée. Rendant caduc " le deal " passé avec BNP Paribas. Triple gifle assenée au gouvernement, singulièrement son ministre des Finances Didier Reynders. Contraint de prendre acte de sa défaite. Et réduit à tenter de rassurer personnel et épargnants sur un avenir plus que jamais incertain. La marée humaine s'annonçait houleuse, ce mercredi. Portée par un vent mauvais, elle s'est introduite à gros bouillons dans le palais 6 du Parc des expositions, sur le plateau du Heysel. Fortis, l'ancien navire-amiral de la flotte bancaire belge brutalement ramené au rang de bâtiment en perdition, se prépare à tanguer furieusement. Le " petit peuple " de ses actionnaires est venu avec l'intention de mener la vie dure à ceux qui s'agrippent encore à la barre du holding. Parmi les 4 000 personnes de l'assistance, les mutins sont nombreux. Ils sont farouchement décidés à forcer le bancassureur à changer de cap. Et à renoncer au rivage français pour cingler vers une destination encore incertaine. Le 11 février 2009 fera date dans le journal de bord de Fortis. Et dans les annales de l'histoire financière de Belgique. Ce jour-là, un géant de la banque a joué sa tête. En une seule manche, à Bruxelles. Même déchu, le mastodonte conserve de sacrés restes : 26 000 employés, 4 millions de clients, un bilan de 900 milliards d'euros équivalent à trois fois le produit intérieur brut de la Belgique. C'est dire si un naufrage virerait à la tragédie nationale. Décideurs politiques, dirigeants financiers, patrons d'entreprise et leaders syndicaux en ont des sueurs froides depuis quatre mois. Depuis qu'en l'espace de quelques jours d'octobre le premier bancassureur du royaume a baissé pavillon pour devenir une galère en pleine tempête financière. Fortis s'est retrouvée brutalement démantelée, partiellement vendue pour une bouchée de pain (16,8 milliards d'euros) au gouvernement batave. Et, pour ce qui en restait, promise en catastrophe par le gouvernement belge au groupe français BNP Paribas. C'est ce menu, peu ragoûtant, qui était soumis au verdict des actionnaires de Fortis. Le gouvernement et les dirigeants du holding qui ont pactisé avec les Néerlandais et les Français se seraient bien passés de cet écueil. Les porteurs de titres ont dû ferrailler en justice pour obtenir le droit d'avoir leur mot à dire. Et de trancher en dernier ressort le cruel dilemme qui s'offre à eux : se résigner à jouer la carte française, voire à acter la vente aux Néerlandais, ou bien se rebiffer et oser d'autres options encore inconnues ? " La question n'est pas de choisir une bonne solution, mais la moins mauvaise ", soupire Rosa en arrivant sur les lieux de l'AG. Comme des milliers de ses semblables conviés à la réunion cruciale, cette ancienne cadre de banque, qui a £uvré à la fusion de la Générale de Banque et de Fortis, est avant tout dominée par la frustration, la ranc£ur, la conviction d'avoir été abusée. " Le plus choquant, c'est cette énorme intoxication, ce chantage exercé par le niveau politique. " Son choix sera dicté par une pensée émue pour le personnel de Fortis " qui vit sans pilotage depuis si longtemps ". C'est aussi le sort de ces agents désemparés qui guidera le vote de Lucien, 70 ans, venu d'Anvers pour sa première assemblée générale, alors qu'il est actionnaire depuis 20 ans. " Je dirai oui à l'accord avec BNP Paribas. Pour que, mercredi soir, le personnel de Fortis puisse s'endormir l'esprit plus tranquille. " A l'égard des Néerlandais en revanche, pas de quartier ! " On ne va pas refaire la guerre de 1830 pour ça, mais la vente à l'Etat néerlandais, c'est non ", a tranché Rosa, à l'instar de nombre de petits porteurs particulièrement remontés contre le deal avec nos voisins du nord. Beaucoup d'actionnaires se sont fait une religion tout seuls. En âme et conscience. " Plus on lisait, moins on était convaincu ", reprend Lucien. Jusqu'au bout, certains se tâtent encore. Dans la salle, ici et là, on épluche en vitesse les journaux, en quête d'un ultime élément d'information susceptible d'emporter une conviction. Anne, employée aux ressources humaines chez Fortis depuis 20 ans, fait partie de ces indécis : " L'avenir de mon job pèsera moins dans mon choix que le futur de ce pays et de son économie. Mais l'offre qu'on nous soumet est trop simple pour être honnêteà "Jusqu'au bout, le suspense est resté insoutenable. Alimenté depuis des semaines par une féroce campagne d'info et d'intox, de coups de bluff et de man£uvres d'intimidation, le bras de fer entre partisans du " oui " et défenseurs du " non " s'est prolongé en séance. Les deux camps ont jeté leurs dernières forces dans la bataille. Comme retranchée sur un podium aux allures de banc d'accusés, face à l'assistance, ce qui tenait encore lieu d'équipe dirigeante du holding a subi, la mine de plus en plus défaite, les charges verbales d'actionnaires démontés. Ou de leurs représentants les plus médiatisés. " Malgré les menaces physiques et les lettres anonymes, c'est non, non et non au sauvetage bancaire le plus désastreux et le plus chaotique qui ait jamais eu lieu ! " assène Pierre Nothomb, au nom de l'association Deminor " N'ayez pas peur ", reprend l'avocat Modrikamen. Les patrons de Fortis Holding, flanqués des experts mandatés par la justice pour défricher le dossier, tentent malgré tout de vendre leur marchandise. De convaincre l'assemblée que l'accord renégocié avec BNP Paribas réduit sensiblement l'exposition du holding au risque financier des actifs toxiques (de 6,8 milliards à 1 milliard) et redonne à Fortis l'envergure d'un grand groupe d'assurances. Ils ont beau se faire menaçants : claquer la porte aux Français, c'est risquer l'aventure, le chaos, aller au-devant de gros ennuis. Rien n'y fait. Huées et vociférations fusent et virent à l'insulte. " Menteurs, maîtres chanteurs, vendus ! " " Infâme, abject. " La rupture de confiance est totale. Et l'ultime tentative, avortée, de jeter dans la balance des votes le poids de 125 millions d'actions possédées par Fortis Banque ne fera qu' ajouter au soupçon de grossière man£uvre visant à passer en force. Les appels résignés à la raison d' actionnaires favorables à un adossement à BNP Paribas seront tout aussi vains. Le rideau est provisoirement tiré sur la saga Fortis. Mais son avenir reste encore à écrire. Pierre Havaux