Le 8 mai 1902, deux hommes ont échappé à la terrible colère de la montagne Pelée. Deux personnes(!) sur les 28000 habitants de la petite ville martiniquaise de Saint-Pierre qui avait eu l'imprudence de prospérer au pied du volcan. Le premier rescapé s'appelait Louis Cyapris, dit Samson. Il dut sa vie aux murs inébranlables du cachot dans lequel il venait d'être enfermé. Après le drame, le cirque Barnum en fit une attraction à sensation: "Venez voir l'homme qui a résisté à la montagne Pelée!" Le second rescapé se nommait Léon Compère. On s'explique moins comment ce cordonnier survécu miraculeusement à la catastrophe en s'abritant simplement sous une table. Tous les autres habitants de Saint-Pierre sont morts, instantanément, à 7 h 50, en inhalant les cendres et les gaz bouillants que la montagne venait de cracher avec une violence inouïe.
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Le 8 mai 1902, deux hommes ont échappé à la terrible colère de la montagne Pelée. Deux personnes(!) sur les 28000 habitants de la petite ville martiniquaise de Saint-Pierre qui avait eu l'imprudence de prospérer au pied du volcan. Le premier rescapé s'appelait Louis Cyapris, dit Samson. Il dut sa vie aux murs inébranlables du cachot dans lequel il venait d'être enfermé. Après le drame, le cirque Barnum en fit une attraction à sensation: "Venez voir l'homme qui a résisté à la montagne Pelée!" Le second rescapé se nommait Léon Compère. On s'explique moins comment ce cordonnier survécu miraculeusement à la catastrophe en s'abritant simplement sous une table. Tous les autres habitants de Saint-Pierre sont morts, instantanément, à 7 h 50, en inhalant les cendres et les gaz bouillants que la montagne venait de cracher avec une violence inouïe. Pourtant, la montagne Pelée avait prévenu: les premières fumerolles s'échappent du volcan dès 1889. On enregistre un séisme dans la région le 22 avril 1902; le 24 avril, une explosion lâche un nuage de fumée jusqu'à 500 mètres d'altitude; la nuit du 2 au 3 mai, les habitants de la région sont réveillés par de violentes explosions; le lendemain, ils s'aperçoivent que le nuage de fumée culmine désormais à plusieurs kilomètres d'altitude; le 6 mai, des blocs de roches sont éjectés du cratère et plusieurs villages avoisinants sont recouverts de cendres... Le 8 mai, le volcan explose, projetant dans l'atmosphère un gigantesque nuage pyroclastique. Les habitants de Saint-Pierre n'ont plus que quelques secondes à vivre. "Un nuage pyroclastique, explique le Pr Alain Bernard, volcanologue à l'université libre de Bruxelles, est un mélange de gaz, principalement de la vapeur d'eau, et de magma fragmenté par l'explosion. On appelle aussi ce mélange une ''nuée ardente''. Dans certains cas, ce nuage peut s'élever très haut dans le ciel. Lors de l'éruption du Pinatubo, aux Philippines (1991), par exemple, il a culminé à près de 35 kilomètres d'altitude! Dans d'autres cas, la nuée retombe rapidement au sol, sous l'effet de la gravité, et peut dévaler la pente du volcan à très grande allure, jusqu'à 100 km/h. Cette nuée ardente détruit tout sur son passage: l'onde de choc abat les constructions les plus solides; les gaz et les cendres chauffées à 800 ou 900 degrés anéantissent la vie dans un rayon qui peut aller de 15 à 20 kilomètres." Pourquoi les habitants de Saint-Pierre n'ont-ils pas évacué la région en dépit des signaux alarmants émis par le volcan? L'ignorance des scientifiques de l'époque semble constituer un premier élément d'explication. "Au début du XXe siècle, explique Alain Bernard, toute la volcanologie se base sur l'observation du Vésuve, dont l'activité est essentiellement effusive depuis des centaines d'années et non explosive. On n'imaginait pas qu'un volcan pouvait sortir ainsi de ses gonds." Il semble que la responsabilité des pouvoirs publics locaux soit aussi engagée. Evacuer la population aurait donné lieu à l'annulation des élections qui devaient se tenir quelques jours plus tard !Une gigantesque bouteille de cocaToujours est-il que nombreux sont ceux qui considèrent le 8 mai 1902 comme la date de naissance de la volcanologie moderne. Les spécialistes ont en tout cas appris à surveiller les volcans, du moins certains d'entre eux. La montagne Pelée, pour ne prendre que cet exemple, est aujourd'hui truffée d'équipements scientifiques: six stations sismologiques, deux inclinomètres, trois stations de mesure du magnétisme... Les chercheurs ont aussi appris que l'éruption d'un volcan laisse nécessairement des traces dans son environnement, principalement sous la forme de dépôts de cendres et de magma. "Le nombre de couches qui se sont déposées sur le sol au fil du temps ainsi que leur épaisseur donnent des indications précieuses sur la fréquence et l'intensité des éruptions d'un volcan", explique Gerald Ernst, un jeune volcanologue belge travaillant actuellement à l'université de Bristol. Les chercheurs savent désormais qu'il ne faut pas mettre tous les volcans dans le même chaudron. Certains peuvent rester au repos pendant des centaines d'années, avant de se réveiller brutalement. C'est le cas du Pinatubo, qui n'avait plus connu d'éruption depuis 650 ans et qui était considéré comme un volcan tout simplement éteint. Au point que l'armée américaine avait installé au pied de la montagne la base militaire de Subic Bary, la plus importante du Sud-Est asiatique! L'explosivité d'un volcan du type Pinatubo est essentiellement liée à la quantité d'eau mélangée, sous forme de gaz, au magma. A la veille d'une éruption, un volcan de type explosif est comme une gigantesque bouteille de coca que l'on aurait secouée. Le gaz (ici de la vapeur d'eau) est sous pression, et quand le bouchon du cratère saute, le gaz est propulsé dans l'air à des vitesses faramineuses, sur plusieurs milliers de kilomètres par heure! Il emporte avec lui le magma fragmenté dans un immense nuage pyroclastique. D'autres volcans, au contraire, sont plutôt effusifs. Leur activité se traduit essentiellement par des coulées de lave, phénomène plus spectaculaire que dangereux. L'Etna, le plus haut volcan actif d'Europe (3295 mètres) se range parmi cette seconde catégorie.Une chute de températureUn autre paramètre permet de classer les volcans: la fréquence de leurs éruptions. L'Etna a connu des dizaines d'éruptions au cours du dernier millénaire; le Pinatubo à peine deux. "En volcanologie, les statistiques sont claires, plus le temps s'écoule entre deux éruptions, plus l'éruption suivante risque d'être forte, explique Alain Bernard.Cette loi pose d'ailleurs un immense problème pour la surveillance des volcans. Il y a de fortes chances que la prochaine grande éruption sera celle d'un volcan oublié et, donc, non surveillé. Oublié, parce qu'il n'a plus fait parler de lui depuis des centaines, voire des milliers d'années, et que tout le monde le croit éteint..." Croisons les doigts pour que cette prochaine éruption n'ait pas l'intensité du Toba il y a 75000 ans. C'est l'analyse des dépôts, justement, qui a permis aux volcanologues de retracer l'histoire de ce qui semble être l'un des cataclysmes naturels les plus destructeurs qu'ait connus l'humanité. Lors de cette éruption, ce volcan indonésien, situé sur l'île de Sumatra, a éjecté dans l'air 500 fois plus de magma que le Pinatubo en 1991, soit environ 5.000 kilomètres cubesde matières incandescentes ! Il est probable que les cendres et les gaz bouillants ont tué toutes les populations humaines, et bien d'autres formes de vie encore, dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres autour du volcan. Il est aussi démontré que cette éruption a entraîné des changements climatiques sur l'ensemble de la planète. "La température moyenne du globe a chuté d'une dizaine de degrés pendant cinq ou six ans, explique Gerald Ernst. On peut vraiment parler d'une petite glaciation." Comment une éruption volcanique, qui dégage beaucoup de chaleur, a-t-elle pu déboucher sur un refroidissement du climat? Les mécanismes ne sont pas tout à fait élucidés. Après deux ou trois semaines seulement, les nuages de cendres éjectés par le Toba ont fait le tour du globe au gré des courants atmosphériques, faisant écran aux rayons solaires. Mais on soupçonne aussi un impact via la couche d'ozone. Toujours est-il que cette glaciation a manifestement pris à froid toutes les populations humaines de l'époque. "Les généticiens ont identifié une chute très sensible de la diversité génétique à l'échelle de la planète à cette époque, explique Gerald Ernst. On a frôlé l'extinction. Cela pourrait s'expliquer par les retombées climatiques de l'éruption du Toba." Le jeune chercheur, récemment couronné par le premier prix de la Fondation belge de la vocation, rappelle une autre réalité alarmante: près d'un demi-milliard d'humains vivent actuellement à proximité devolcans actifs. Félix Clément