Londres, septembre 1970. Un trentenaire énergique, un Français dont nous ne connaîtrons pas le nom, emprunte la New Bond Street. A hauteur du numéro 147 de la très chic artère, il ralentit inexplicablement le pas. Pas précisément porté sur l'art, il décide pourtant de jeter un oeil attentif à la vitrine de Robert Green, un galeriste de référence installé depuis 1955. Ce qu'il voit le méduse : un petit format, 26 cm sur 31,5 cm, d'huile sur bois signée et datée en bas à gauche " P Neefs - 1625 ". S'il n'a jamais entendu parler de Pieter Neefs I, un peintre baroque flamand ayant vécu à Anvers entre 1570 et 1659, il est littéralement happé par les savantes perspectives qui l'arrachent à la trivialité du quotidien. Il s'émerveille d'une composition représentant l'intérieur sublimé d'une cathédrale, celle d'Anvers, à grand renfort de détails. Quelle maîtrise ! Le tout baigné d'une lumière que l'on dirait céleste. Affaire conclue ! Il ne le sait pas encore mais s'agit là du premier achat d'une longue série. Est-ce parce qu'il rêvait de deven...

Londres, septembre 1970. Un trentenaire énergique, un Français dont nous ne connaîtrons pas le nom, emprunte la New Bond Street. A hauteur du numéro 147 de la très chic artère, il ralentit inexplicablement le pas. Pas précisément porté sur l'art, il décide pourtant de jeter un oeil attentif à la vitrine de Robert Green, un galeriste de référence installé depuis 1955. Ce qu'il voit le méduse : un petit format, 26 cm sur 31,5 cm, d'huile sur bois signée et datée en bas à gauche " P Neefs - 1625 ". S'il n'a jamais entendu parler de Pieter Neefs I, un peintre baroque flamand ayant vécu à Anvers entre 1570 et 1659, il est littéralement happé par les savantes perspectives qui l'arrachent à la trivialité du quotidien. Il s'émerveille d'une composition représentant l'intérieur sublimé d'une cathédrale, celle d'Anvers, à grand renfort de détails. Quelle maîtrise ! Le tout baigné d'une lumière que l'on dirait céleste. Affaire conclue ! Il ne le sait pas encore mais s'agit là du premier achat d'une longue série. Est-ce parce qu'il rêvait de devenir architecte que le collectionneur en herbe va acquérir une cinquantaine de toiles du même acabit ? Difficile à dire mais ce qui est sûr, c'est que les intérieurs d'églises réalisés par des artistes flamands et hollandais des xvie et xviie siècles vont devenir pour lui une passion dévorante. Une obsession qu'il n'aura de cesse d'alimenter au fil des ans. Cinquante ans plus tard, cette collection atypique fait l'objet de Sacrée architecture ! , la nouvelle exposition du Musée de Flandre à Cassel. Le maître absolu du genre, Pieter Jansz Saenredam (1597 - 1665), rigoureux peintre hollandais à qui l'on a donné le titre de " portraitiste des églises ", ne fait hélas pas partie du générique. Mais la sélection proposée fait bien mesurer pourquoi un homme que rien ne destinait à la collection a pu consacrer un pan significatif de sa fortune à cette quête monomaniaque. L'oeuvre figurant l'intérieur d'un lieu de culte fascine d'abord par le talent qu'elle exige : perspectives linéaires efficaces convergeant vers un point de fuite ou constructions plus complexes à multiples entrées aspirent le regardeur au sein d'un lieu idéalisé dans lequel il rêve de se réfugier, loin des vicissitudes du monde. Dans ces tableaux, passerelles entre le monde terrestre et l'au-delà, il n'est pas seulement question de la connaissance des lois de l'optique que requiert la traduction d'un espace tridimensionnel sur la surface de la toile, il est aussi crucial d'exceller dans le plus petit des détails qui fera vibrer l'ensemble. A ce titre, on pointera tout particulièrement la réalisation de " tableaux dans le tableau ", soit ces retables ornant les églises qui sont de véritables tours de force picturaux. On n'est ici pas loin de l'art de la miniature. L'accrochage de Cassel montre à quel point un peintre flamand comme Hendrick van Steen- wijck II (1580 - 1649) maîtrise cet exercice. En témoigne cet Intérieur d'une cathédrale gothique (1597) faisant place à plus de six polyptyques exécutés avec un soin minutieux. Une telle délicatesse se retrouve également chez un Abel Grimmer (1575 - 1619), talent anversois travaillé par le maniérisme, voire chez Hendrick van Steenwijck I (1550 - 1603), peintre considéré comme l'un des pionniers en matière de reproduction d'intérieurs architecturaux. Mais l'intérêt contemporain porté à de tels tableaux ne réside pas uniquement dans l'habileté technique qu'ils supposent. Il s'attache aussi au contexte historique chahuté dont les oeuvres rendent compte. Le xvie siècle et une bonne partie du xviie sont marqués d'un dédoublement au sein de la foi chrétienne, celui-là même qui va engendrer l'éclatement des Dix-Sept Provinces en deux entités distinctes (séparation des provinces du Nord de celles du Sud). Concile de Trente (1542), Furie iconoclaste, guerre de Quatre-Vingts Ans... autant d'événements majeurs qui vont opposer catholiques et protestants. Alignant des opus de peintres flamands et hollandais, Sacrée architecture ! révèle à quel point la représentation des intérieurs de sanctuaires est tout sauf neutre. Il s'agit d'un outil de propagande par le biais duquel les catholiques montrent la foi " véritable " ainsi que le " bon " catéchisme à suivre tandis que les artistes protestants expriment leur défiance envers des images et des rites qui éloignent le croyant de l'essentiel. Tout aussi remarquable : les tableaux ressuscitent des attitudes oubliées témoignant d'une vie quotidienne imbibée de religion, entre confessions auriculaires et " relevailles ", du nom de cette cérémonie sacrant le retour symbolique dans le cercle des fidèles, après quarantaine, d'une jeune mère venant de donner la vie. Enfin, et c'est sans doute le volet le plus touchant de l'exposition, on se laisse pénétrer par la charge métaphorique des tableaux. Ainsi de ces représentations d'églises éclairées à la lueur des bougies. Ces scènes nocturnes à l'intimisme prégnant constituent la plus belle invitation qui soit à l'introspection, au recueillement, au voyage à l'intérieur de la conscience.