On ne parlait que d'eux. De manifestation en contre-sommets, de la réunion de l'Organisation mondiale du commerce à Seattle, fin 1999, au tristement célèbre G8 de Gênes, l'été dernier, les mouvements en faveur d'une "autre" mondialisation ne cessaient de gagner en nombre et en audience. Mais les attentats du 11 septembre et la guerre en Afghanistan les ont éclipsés de la "Une" des journaux. Certains de leurs adversaires se sont même essayés à l'amalgame, faisant peser le soupçon d'"anti-américanisme" sur ceux qui prônent la régulation des échanges commerciaux et l'atténuation des effets pervers de la mondialisation et du capitalisme.
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On ne parlait que d'eux. De manifestation en contre-sommets, de la réunion de l'Organisation mondiale du commerce à Seattle, fin 1999, au tristement célèbre G8 de Gênes, l'été dernier, les mouvements en faveur d'une "autre" mondialisation ne cessaient de gagner en nombre et en audience. Mais les attentats du 11 septembre et la guerre en Afghanistan les ont éclipsés de la "Une" des journaux. Certains de leurs adversaires se sont même essayés à l'amalgame, faisant peser le soupçon d'"anti-américanisme" sur ceux qui prônent la régulation des échanges commerciaux et l'atténuation des effets pervers de la mondialisation et du capitalisme.Qu'à cela ne tienne: les contestataires sont de retour, à Bruxelles, cette fois, pour revendiquer une Europe plus sociale, plus solidaire et plus démocratique. Les événements de l'automne ne les auront éloignés des feux de la rampe que le temps de quelques bruits de guerre. Loin d'être déstabilisés, les "autres" mondialistes sont bien ancrés dans la résistance à la misère des hommes et aux malheurs de la planète. Ils considèrent que, après les attentats du 11 septembre, leur démarche se justifie plus que jamais. Et que, pour combattre le terrorisme, il faut d'abord lutter contre les inégalités entre le Nord et le Sud, qui font le lit du fanatisme. Ils sont encore peu structurés idéologiquement, mais les thèmes qui les mobilisent - écologie, droits de l'homme, régulation du capitalisme et de la spéculation financière, solidarités internationales, commerce équitable, etc. - sont devenus, aujourd'hui, des questions centrales du débat politique. Il est évidemment facile de hausser les épaules face à ce mouvement bigarré, folklorique lorsqu'il descend dans la rue, violent lorsqu'il ne contrôle plus ses éléments les plus extrêmes. Certes, la "nébuleuse" n'est pas homogène (lire en p. 36). Elle foisonne, même, d'associations aux intérêts divergents et souvent centrés sur une "cause" particulière. Mais on aurait tort de mépriser pour autant ces "gueux" du XXIe siècle, qui non seulement bénéficient d'un capital de sympathie important parmi les citoyens, mais suscitent aussi un intérêt relativement nouveau dans les rangs syndicaux et même politiques (lire en p. 44). Ces derniers, qui lancent des oeillades langoureuses au secteur associatif, ne sont d'ailleurs pas dépourvus d'arrière-pensées: lorsqu'ils invitent - et c'est de plus en plus souvent le cas - les "acteurs du terrain" à la table de la concertation sociale (table ronde sur la sécurité sociale, Conseil central de l'économie, etc.), aux côtés des partenaires sociaux "traditionnels", ils élargissent sans doute le débat. Mais ils multiplient aussi le nombre d'interlocuteurs, aux points de vue fatalement différents. Pour pouvoir mieux, ensuite, reprendre la main et trancher, faute de consensus? Ce risque existe bel et bien. La tentation de la "récupération" existe d'autant plus que la classe traditionnelle des décideurs éprouve un certain malaise face à la communication "underground" - la "toile" Internet -, redoutablement efficace, utilisée par les antimondialistes (lire en p. 42). La question de la légitimitéEn un mot comme en cent, donc, les "autres" mondialistes ont réussi à bousculer les certitudes du capitalisme libéral et les petites habitudes de beaucoup de monde. Leur effervescence et leur dynamisme ont un parfum de fraîcheur. Leur engouement pour la face cachée de l'information est stimulant. Avec leurs revendications humanistes, ils font souvent oeuvre de salubrité publique dans ce monde trop gouverné par la recherche du profit. Bizarre que leur émergence ait surpris tout le monde, ou presque: n'était-elle pas logique et prévisible, pour ne pas dire souhaitable? La résistance actuelle aux inégalités n'est pas un phénomène conjoncturel. Elle ne peut l'être: un débat doit avoir lieu. Cela dit, la montée en puissance des organisations qui composent ce vaste mouvement contestataire ne doit pas éluder la question de leur légitimité. Elles bénéficient d'une large couverture médiatique, elles "existent" donc bien, mais leur audience réelle est néanmoins difficilement mesurable. L'engouement dont elles bénéficient est indéniable, mais cela ne les autorise certainement pas à confisquer le label de l'éthique et de la citoyenneté. Chaque citoyen, chaque ONG, le plus petit collectif, autrement dit, "la société civile" dans son ensemble, mais aussi les syndicats, les partis politiques et les "piliers" sont susceptibles de se mobiliser contre les effets pervers de la mondialisation. L'avenir du monde est l'affaire de tous.Thierry Denoël, Vincent Genot, Dominique Lagarde, Isabelle Philippon et Marie-Cécile Royen