L' on s'étonne parfois du peu de visibilité de certains titres qui nous offrent pourtant ce qui peut faire défaut aux romans courtisés par les prix d'automne: la grâce. Conseillés par des lecteurs attentifs, deux livres proches par le sujet m'étaient parvenus il y a quelques mois, évoquant chacun une enfance dans les années 1960. Bonne nouvelle: le plus récent, celui d'Hugo Lindenberg, vient d'être récompensé par le prix du Livre Inter 2021. Soit un été sur la côte normande. Le jeune narrateur, flanqué d'une grand-mère juive à l'accent bizarre et d'une tante monstrueuse de laideur, rencontre un garçon de son âge, Baptiste, dont...

L' on s'étonne parfois du peu de visibilité de certains titres qui nous offrent pourtant ce qui peut faire défaut aux romans courtisés par les prix d'automne: la grâce. Conseillés par des lecteurs attentifs, deux livres proches par le sujet m'étaient parvenus il y a quelques mois, évoquant chacun une enfance dans les années 1960. Bonne nouvelle: le plus récent, celui d'Hugo Lindenberg, vient d'être récompensé par le prix du Livre Inter 2021. Soit un été sur la côte normande. Le jeune narrateur, flanqué d'une grand-mère juive à l'accent bizarre et d'une tante monstrueuse de laideur, rencontre un garçon de son âge, Baptiste, dont la famille idéale, logée dans une maison parfaite, l'accueille avec gentillesse jour après jour. Leurs jeux de plage innocemment cruels, leur délicate complicité, la joie de Baptiste, la mélancolie du narrateur qui découvre son attirance pour le corps d'un garçon, s'unissent dans une narration ciselée. L'ambivalence des sentiments ("je l'aimais tant que j'aurais voulu le noyer") s'explique par l'inaccessibilité d'un monde effleuré avec émerveillement mais qui restera hors de portée une fois les vacances finies. Le poids indicible de l'histoire sur les proches du narrateur, ces "survivants qui errent parmi les fantômes", ne lui permettra pas de s'intégrer au bonheur tranquille d'une famille dite normale. Cette blessure d'exclusion rend plus vivaces encore les souvenirs d'un été décrit par une voix ondoyante, attentive aux moindres détails, des plus menaçants aux plus drôles selon les lieux de la station balnéaire où le portent ses pas de transfuge: un petit appartement où l'on dort avec la grand-mère/une villa aux nombreuses pièces confortables, un café populaire/un salon de thé bourgeois, un plat de foie haché mangé sur la plage/une table bien mise à couverts d'argent... Autre récit, à l'aura restée discrète: celui de Thierry Robberecht dans Onnuzel, expression bruxelloise désignant un abruti, en l'occurrence le narrateur, garçon rêveur et maladroit, couturé de questions sans réponse dans le Molenbeek des années 1960 également. Où est son père, pourquoi est-il parti en leur laissant tant de dettes, que faire d'une mère qui pleure ou tempête et dont on se sent l'unique protecteur? Ici aussi la honte familiale et sociale accable un enfant qui cherche avec vigueur son chemin dans un quartier où sa mère est mal vue. Pour cela, il accumule les mensonges et les rêves, la quête de vestiges paternels et les angoisses imaginaires. Ici, la culpabilité héritée est d'ordre plus intime qu'historique et la langue plus directe, d'une vitalité souvent drôle. Ici le récit, porté par le talent de scénariste de Robberecht, auteur jeunesse par ailleurs, pourrait voyager plus aisément d'un lectorat adulte à de jeunes lecteurs. Mais, dans les deux cas, l'émotion est au rendez-vous car, sous l'élégance et la virtuosité, sous la sobriété et l'énergie, ce sont les voix mêmes de ces enfants qui nous parviennent, leur puissance expressive dont le secret tient en un mot: le style.