"On ne pouvait pas se permettre de choisir des gens médiocres, précise l'historien Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel (administrateur principal) de l'Académie royale de Belgique. Il fallait des gens de pratique, de terrain, et pas seulement des théoriciens. " Idéalement, des candidats issus des sciences humaines et/ou exactes, riches d'un parcours à la fois dans l'enseignement universitaire et dans la recherche fondamentale. Et, si possible, impliqués aujourd'hui dans la vie active " hors université "... Attention, bouleversement devant ! L'Académie royale s'ébroue, enfin, d'un mouvement qui, simultanément, fait voler ses couches de poussière et la plonge dans le feu des débats du xxie siècle. Forte de cent membres, une nouvelle " classe " de savants verra le jour cet automne. Sa fonction ? Examiner les innovations technologiques et en étudier les impacts sociaux, économiques, éthiques, culturels et environnementaux. Tout cela afin d'" anticiper les interactions entre les nouvelles technologies et la société, réduire les incertitudes, mieux gérer les risques et éclairer les choix politiques par la formulation de recommandations ". Qui porteront, à n'en pas douter, sur des domaines aussi modernes et variés que le changement climatique, le coût de l'énergie, les pandé...

"On ne pouvait pas se permettre de choisir des gens médiocres, précise l'historien Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel (administrateur principal) de l'Académie royale de Belgique. Il fallait des gens de pratique, de terrain, et pas seulement des théoriciens. " Idéalement, des candidats issus des sciences humaines et/ou exactes, riches d'un parcours à la fois dans l'enseignement universitaire et dans la recherche fondamentale. Et, si possible, impliqués aujourd'hui dans la vie active " hors université "... Attention, bouleversement devant ! L'Académie royale s'ébroue, enfin, d'un mouvement qui, simultanément, fait voler ses couches de poussière et la plonge dans le feu des débats du xxie siècle. Forte de cent membres, une nouvelle " classe " de savants verra le jour cet automne. Sa fonction ? Examiner les innovations technologiques et en étudier les impacts sociaux, économiques, éthiques, culturels et environnementaux. Tout cela afin d'" anticiper les interactions entre les nouvelles technologies et la société, réduire les incertitudes, mieux gérer les risques et éclairer les choix politiques par la formulation de recommandations ". Qui porteront, à n'en pas douter, sur des domaines aussi modernes et variés que le changement climatique, le coût de l'énergie, les pandémies, l'aménagement du territoire, le nucléaire civil ou militaire... Beaucoup diront qu'il était temps. L'Académie était en effet tombée dans l'anonymat, au point que la plupart des passants ignorent aujourd'hui ce qu'abrite cet imposant bâtiment situé à un jet de pierre du palais royal, à Bruxelles. Délaissée par les pouvoirs publics, elle avait fait le choix, au nom d'une discrétion d'un autre âge, de se cantonner presque exclusivement à ses murs. Résultat de plusieurs décennies d'un repli sur soi hautain ? Une absence flagrante de visibilité, un défaut d'insertion dans la société, une stagnation tragique des moyens financiers... Au total, une vraie déconnexion du réel. Quels citoyens pourraient dire, de nos jours, à quoi sert l'Académie royale de Belgique ? Très peu de monde, en vérité, mis à part ceux qui en sont membres (et leur entourage), et une frange d'universitaires portés sur un certain formalisme académique. Pourtant, cette société savante, la plus ancienne de Belgique (fondée en 1772 par Marie-Thérèse d'Autriche) a toujours eu pour noble mission de stimuler la recherche et de promouvoir les travaux scientifiques et artistiques. Bref, d'animer la vie intellectuelle... Quand, en novembre 2007, Hervé Hasquin en prend les rênes, on est loin du but. Comment effacer l'image de ringardise attachée aux basques de la Compagnie ? Comment la transformer en véritable académie " citoyenne ", en prise avec les nouvelles générations de scientifiques, et qui tienne compte également des changements sociétaux ? " Il n'y avait plus eu de réforme depuis 1845, insiste Hasquin. En avril 2008, j'ai lancé les discussions pour modifier les statuts de l'institution. Mais pour rompre avec l'habitude d'une "académie-bunker", ce fut parfois chaud... " Question de générations ? Parmi les quelque 320 membres et associés actuels, il y eut un bon paquet de récalcitrants, convaincus qu'en s'ouvrant aux influences extérieures, l'" Aca " ne manquerait pas de perdre son âme... Il n'est pas douteux qu'avec sa pugnacité un peu rogue Hasquin dut aimer leur tenir tête, pour mettre en place cette très importante création : celle, à côté des trois sections dites des sciences, des lettres et des arts, d'une quatrième classe intitulée " technologie et société ". Vu le caractère nécessairement interdisciplinaire de cette nouvelle assemblée de penseurs, les recruteurs ont beaucoup misé sur l'arrivée massive d'ingénieurs - au grand dam des scientifiques " purs et durs ", pour qui les ingénieurs ne sont encore souvent que de simples " techniciens "... A l'Académie, toutes les suggestions étant les bienvenues, les comités chargés des nouvelles nominations croulent bientôt sous les piles de CV bien fournis. Naturellement, comme toujours lors de telles sélections, les débats sont âpres. Il y a des réunions houleuses et des cas délicats : certains dossiers sont d'ailleurs écartés uniquement en raison du caractère (imbuvable) du candidat - un comportement asocial, un manque avéré de déontologie... Finalement, quarante-deux noms sortent du lot. Elus à des scores " staliniens " (tous à l'unanimité, sauf un qui ne doit déplorer qu'une seule abstention), ces gens-là " s'imposaient pratiquement d'eux-mêmes " : 29 formeront donc le premier noyau du groupe des " membres " (ils ont tous moins de 65 ans), et les 13 autres, celui dit des " associés " (sans droit de vote... ni limite d'âge). La plupart de ces savants, francophones mais pas obligatoirement belges, possèdent en effet la faculté de réaliser le grand écart tant recherché : un pied dans les sciences, un autre dans la matière humaine, et la capacité de passer aisément d'un domaine à l'autre. On trouve parmi eux un nombre élevé d'ingénieurs et d'industriels, qui alignent en outre des formations, des carrières ou des intérêts dans d'autres secteurs aussi surprenants que la musique, la gastronomie ou la muséologie... Lors de leur installation officielle au palais des Académies, rue Ducale, en octobre prochain, ils seront cependant loin de former la classe optimale, puisque celle-ci est censée totaliser 100 spécialistes. " Pour un début, on n'a pas voulu trop charger la barque, confie Hasquin. Mais notre réserve nous permettra d'en élire 15 à 20 autres valables, sur plusieurs années. " Des noms ? " Non. L'Académie tient à son indépendance. On me reprocherait de trahir. Sachez juste que ce sont des gens pas banals... " L'effectif complet devrait être atteint à l'échéance 2014. D'ici là, tout ce beau monde se réunira en principe une fois par mois pour des séances de réflexion purement honorifiques - le jeton de présence, au montant " infamant " (12 euros), a été aboli par Hasquin. Mais dans des locaux récemment modernisés : " Pour soutenir la "sortie de ghetto" de l'Académie, il a fallu l'adapter aux nouvelles technologies de communication. " C'était la moindre des choses. Reste à plancher sur l'égalité des sexes : on a beau éplucher à plusieurs reprises la liste des nouveaux compagnons, elle n'indique que... quatre femmes. Hasquin semble sincèrement le premier désolé : " Dans le milieu universitaire, les ingénieures, ça ne court pas les rues, hélas... "VALÉRIE COLIN