Ceux qui considèrent New York comme la ville qui ne dort jamais n'ont jamais mis les pieds au Caire. Autour de la place Tahrir, de jour comme de nuit, c'est un tourbillon de voitures polluantes et de piétons qui divaguent dans la poussière et le bruit des klaxons. Toujours en mouvement, la population de cette vieille mégalopole ne semble pas se soucier du fait qu'à quelques rues de là, côté Nil, les plus grandes stars du cinéma du monde arabe défilent en robes à paillettes, à mille lieues de la " mode burqa " qui domine en ville.
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Ceux qui considèrent New York comme la ville qui ne dort jamais n'ont jamais mis les pieds au Caire. Autour de la place Tahrir, de jour comme de nuit, c'est un tourbillon de voitures polluantes et de piétons qui divaguent dans la poussière et le bruit des klaxons. Toujours en mouvement, la population de cette vieille mégalopole ne semble pas se soucier du fait qu'à quelques rues de là, côté Nil, les plus grandes stars du cinéma du monde arabe défilent en robes à paillettes, à mille lieues de la " mode burqa " qui domine en ville. Depuis 1976, le Festival international du film du Caire (CIFF) prend chaque année ses quartiers dans la " Mère du monde ". Car l'Egypte est terre de cinéma. Et cela remonte quasiment à l'invention du genre. Le pays s'est imposé comme le principal producteur de films du monde arabe, le seul à se targuer de posséder une véritable industrie. Ce qui lui donne une aura culturelle particulière. Au milieu du xxe siècle, Le Caire est le centre culturel et névralgique de la région. Une sorte de Paris oriental, avec ses cabarets, ses chanteurs lyriques, ses danses du ventre et, englobant tout cela, le cinéma. Comme le raconte Lamia Zadé dans son ouvrage Ô Nuit. Ô Mes Yeux (éd. P.O.L, 2015) : " Sur les rives du Nil, en devenant parlant, le cinéma est surtout devenu chantant. Les films égyptiens sont diffusés dans tout le monde arabe, du Proche-Orient jusqu'au Maroc. La musique, les danses et les chansons sont le meilleur trait d'union entre ces régions ne partageant pas toujours les mêmes dialectes. Les films musicaux ont un succès extraordinaire, la danse du ventre est en plein épanouissement. Ces scènes sensuelles emplissent les salles, infiniment plus érotiques que ce qui se tournait à Hollywood. " Cet âge d'or n'est plus. Il suffit de faire un tour en ville pour s'en rendre compte. Du côté du souk al-Khalili, il est difficile de se frayer un passage dans la densité de la foule. Une foule compacte, en grande majorité masculine, comme dans chaque rue du Caire. " Personne ici ne sait qu'un festival du film a lieu en ce moment en ville ", nous dit Mahmoud, étudiant en commerce qui fait la visite aux journalistes étrangers pour le compte du CIFF. Pour l'immense majorité de la population égyptienne, de fait, le cinéma se joue à la télé. D'ailleurs, en dehors du centre du Caire, les salles obscures sont (quasiment) inexistantes. Le pouvoir de la télé est tel que durant les années 1990, l'industrie du 7e art s'est écroulée. Depuis 2011 et la chute de Hosni Moubarak, cependant, la tendance est au renouveau. Les ventes de tickets et les productions de films repartent à la hausse (trente à quarante films par an) et de nouvelles salles ont vu le jour. " Le cinéma égyptien a perdu en influence ces vingt dernières années, expose Mohamed Hefzy, producteur de films et directeur du festival du Caire (dont la 41e édition a eu lieu en novembre dernier), mais l'Egypte produit toujours plus que ses voisins et continue de s'exporter, particulièrement dans les pays du Golfe et en Jordanie. Ce n'est plus le cas au Liban et en Afrique du Nord. Mais comparé aux autres pays arabes, c'est un cinéma populaire qui peut générer des revenus au box-office. " C'est ainsi que 50 % des entrées de cinéma portent sur les films locaux. A l'instar de la France, l'Egypte du 7e art maintient sa position face aux grosses machines américaines. Mais elle le fait à l'américaine. Finis les cabarets et la danse du ventre ! Ce qui marche aujourd'hui en Egypte ? Les comédies et les films d'action produits sur le modèle du blockbuster américain. Si de nouvelles salles ont vu le jour dernièrement, ce sont surtout des multiplexes , prêts à accueillir ce genre de films. Et le public en redemande. A l'été 2019, le blockbuster Sons of Rizk 2 est devenu le film le plus lucratif de l'histoire du pays avec près de 6 millions d'euros de recettes sur le seul marché égyptien. Ce qui est à la fois peu (par rapport aux chiffres du box-office américain) et beaucoup (partout ailleurs). Plus d'action, plus de spectacle, plus de moyens. C'est la voie que prend le cinéma égyptien. Et donc, avec lui, le cinéma d'une bonne partie du monde arabe. Grâce à ces succès populaires, les budgets des films augmentent. Ainsi, The Passage, autre succès public de l'été passé, est le film le plus cher de l'histoire du cinéma égyptien. Un film qui a pourtant été accusé de faire la propagande du pouvoir en place. Ce n'est pas un hasard. Le gouvernement du général al-Sissi, qui a repris peu ou prou le système Moubarak, a bien compris la plus-value qu'il pouvait tirer de ce média toujours ultrapopulaire. L'Etat est aujourd'hui un des premiers producteurs de films. " Ce n'est pas une mauvaise chose, affirme Mohamed Hefzy, qui prend tout de même soin d'ajouter : tant qu'il y a de la place pour d'autres acteurs. " L'autre grand genre populaire en Egypte, c'est la série télé. Logique pour un pays à ce point attaché au petit écran. Mais la chose s'est amplifiée avec l'arrivée d'un nouvel acteur dans le paysage audiovisuel : Netflix. Débarqué en 2016 dans un pays qui reste dubitatif quant aux paiements numériques et où l'Internet haut débit est de piètre qualité, le géant de la télé sur le Web y obtient un succès surprise. En diffusant un grand nombre de nouvelles séries et films durant le mois de ramadan, Netflix a converti les Egyptiens au binge-watching. Sa première production locale, The Secret of the Nile, a été le gros succès populaire de 2018. Pour les producteurs locaux, il s'agit d'une opportunité, Netflix offrant budget et totale liberté aux créateurs. Ce qui change des directives de l'Etat. Aujourd'hui, la compagnie américaine propose une douzaine de films et séries égyptiennes, ouvrant le pays à des genres nouveaux pour lui, comme les films d'horreur ou de science-fiction. La plupart sont des succès populaires. La plateforme est aussi une fenêtre inespérée sur le monde pour les productions égyptiennes. Dans ce paysage audiovisuel, les films d'auteur, qui dépendent de la volonté et de la débrouillardise de petits producteurs indépendants, ont du mal à se faire une place. Le public cinéphile égyptien se résume à la petite bourgeoisie du quartier Zamalek, au Caire, et aux étudiants. Ce sont eux que le CIFF tente d'amadouer tant bien que mal. A peine visibles au pays, les films d'auteur égyptiens sont pourtant ceux qui voyagent le plus, via le réseau des festivals internationaux. C'est aussi là qu'un vrai regard sur la société égyptienne s'exprime. Un regard d'auteur, mais aussi un regard de femme. Hala Khalil, Amal Ramsis, Kamla Abou Zekri, Nadine Khan, Mariam Abou-Ouf, Ayten Amin, Sandra Nashaat... Chacune a pris la caméra ces dernières années, particulièrement lors de la révolution de 2011, ce moment de tous les possibles, pour se faire entendre. En résultent des films souvent engagés qui ont fait la tournée des festivals internationaux. Dans une société très conservatrice, hiérarchisée et très religieuse, c'est quelque chose qu'il est bon de mettre en avant : les femmes sont à l'avant-garde. C'est d'ailleurs le cas depuis les débuts du cinéma égyptien. Elles en sont les pionnières. Des actrices comme Aziza Amir, Fatma Rushdi, Assia Dagher ont en effet lancé la première société de production nationale dès 1926, bien avant que le magnat Talaat Harb ne fonde les studios Misr. Elles pouvaient se le permettre car elles étaient les véritables stars de l'époque, des icônes qui assureraient le succès d'un film sur leur seul nom. " Dans les années 1940, des stars comme Leila Murad avaient les premiers rôles, reléguant les hommes dans des rôles secondaires, et elles gagnaient jusqu'à 12 000 livres égyptiennes par film, l'équivalent de 40 millions aujourd'hui (soit 2,3 millions d'euros) ", expliquait, il y a quelques années, le producteur Mohamed Hassan Ramzi dans The Egypt Independant. De nos jours, si on observe effectivement un retour des femmes au premier plan, dans les rôles principaux de films commerciaux, c'est surtout parce qu'elles coûtent quatre fois moins cher que leurs homologues masculins. " La culture dans les années 1950 et 1960 était différente, même le gouvernement soutenait les femmes. Maintenant, la politique culturelle n'est plus comme ça ", soulignaient Amal Ramsis, Nadine Khan et Kamla Abou Zekri lors de la dernière Mostra de Valence où les réalisatrices égyptiennes étaient mises à l'honneur. Elles déplorent " une censure patriarcale " de la part du gouvernement. " Il y avait plus de liberté juste après les soulèvements de 2011 qu'aujourd'hui ", déclare Nadine Khan lors d'une table ronde rapportée par El Pais. Pour autant, la révolution de 2011 a offert un vent de liberté et une prise de conscience : les choses pouvaient changer si on les prenait en main. L'âge d'or a beau être un vieux songe évaporé, pour ces réalisatrices, le cinéma a un rôle social à jouer. " Je pense que ma participation aux révoltes du Printemps arabe m'a aidé à analyser le fait humain dans le discours historique de manière plus mature, a proclamé Amal Ramsis, à Valence. Nous devons récupérer notre mémoire historique de manière plus constructive pour qu'elle serve de guide pour créer un changement social réel et durable. " C'est une idée similaire que résume Mohamed Hefzy qui, avec le festival du Caire, cherche à offrir une vitrine à ce cinéma engagé au féminin : " Le cinéma fait partie du quotidien des Egyptiens. Il me semble important qu'il parle aussi de leur quotidien. "