New York, printemps 1970. Au 647 Broadway, cela fait plusieurs semaines maintenant que le Loft a ouvert ses portes et accueille toute une faune de noctambules avertis. Une boîte? Pas tout à fait. C'est là que vit David Mancuso, antiquaire en journée, activiste de la fête le reste de son temps. Depuis qu'il a emménagé (illégalement) sur ce grand plateau industriel de 230 m2 sous quatre mètres de plafond, il multiplie les party. Petit à petit, la rumeur commence ainsi à courir dans la ville, à propos des soirées privées qui emmènent les fêtards jusqu'au bout de la nuit. Si une invitation est indispensable pour entrer, à l'intérieur, le public est particulièrement ouvert et mélangé. Blancs, Noirs, latinos, hétéros, gays, etc. Sur la piste pre-disco, le Loft prolonge l'utopie communautaire hippie... Derrière les platines, Mancuso ne fait pas de chichi. Il enchaîne les morceaux, sans essayer de les mixer les uns aux autres. Par contre, il a une idée très précise de l'ambiance qu'il veut créer, du climax qu'il veut atteindre. A cet égard, son attitude est révolutionnaire pour l'époque. Le DJ n'est pas qu'un pousse-disques. Il compose en direct des ambiances, raconte de vraies histoires. Jusqu'à amener les danseurs en transe.
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New York, printemps 1970. Au 647 Broadway, cela fait plusieurs semaines maintenant que le Loft a ouvert ses portes et accueille toute une faune de noctambules avertis. Une boîte? Pas tout à fait. C'est là que vit David Mancuso, antiquaire en journée, activiste de la fête le reste de son temps. Depuis qu'il a emménagé (illégalement) sur ce grand plateau industriel de 230 m2 sous quatre mètres de plafond, il multiplie les party. Petit à petit, la rumeur commence ainsi à courir dans la ville, à propos des soirées privées qui emmènent les fêtards jusqu'au bout de la nuit. Si une invitation est indispensable pour entrer, à l'intérieur, le public est particulièrement ouvert et mélangé. Blancs, Noirs, latinos, hétéros, gays, etc. Sur la piste pre-disco, le Loft prolonge l'utopie communautaire hippie... Derrière les platines, Mancuso ne fait pas de chichi. Il enchaîne les morceaux, sans essayer de les mixer les uns aux autres. Par contre, il a une idée très précise de l'ambiance qu'il veut créer, du climax qu'il veut atteindre. A cet égard, son attitude est révolutionnaire pour l'époque. Le DJ n'est pas qu'un pousse-disques. Il compose en direct des ambiances, raconte de vraies histoires. Jusqu'à amener les danseurs en transe. Un disque en particulier a le don de faire basculer le public. Alors que le soleil se lève, Mancuso a pris l'habitude de passer la Missa Luba. L'effet est assuré: sur la piste, les danseurs ne peuvent s'empêcher de retenir leurs larmes, submergés par l'émotion, renversés par la puissance des harmonies vocales. Datant de 1958, l'enregistrement est signé des Troubadours du Roi Baudouin, un choeur congolais d'une quarantaine de garçons, entonnant des chants religieux dans un style africain. Les crédits indiquent que l'ensemble est dirigé par le père belge Guido Haazen. Comment des hymnes sacrés se sont-ils retrouvés à faire pleurer les noceurs du New York hédoniste des années 1970? Comment une chorale du Katanga, dirigée par un missionnaire franciscain, né à Lokeren, a-t-elle pu atterrir sur les platines d'un pionnier de la disco et de la club culture? A vrai dire, ce n'est même pas la partie la plus improbable de l'histoire... A la fin des années 1950, le Congo est encore sous administration belge. Si dans la capitale Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa) les revendications d'indépendance se font de plus en plus pressantes, ailleurs, en province, l'agitation est beaucoup plus diffuse. A Kamina en particulier, tout est calme. Pour cause. L'armée belge y a installé un camp militaire, non loin de l'aéroport construit par les Américains. C'est là, au sud du pays, dans la province du Katanga, qu'a atterri Guido Haazen, en 1953. Le père franciscain a rejoint la mission catholique de Saint-Bavon. Dès son arrivée, il se voit confier la direction de l'Ecole centrale de Kamina. L'établissement compte alors à peu près deux mille garçons, âgés de 5 à 15 ans. Rapidement, son nouveau directeur entreprend de lancer une chorale. Passionné de musique, il avait déjà constitué un premier ensemble en Belgique, dans sa paroisse de Turnhout: les Troubadours auront droit à leur déclinaison africaine. L'objectif est évidemment raccord avec le souci d'évangélisation de l'Eglise. Il s'agit de mettre les jeunes élèves sur le bon chemin... Mais, à Kamina, le père Haazen découvre aussi la richesse des musiques locales. Non seulement il est impressionné par ce qu'il entend mais, plus encore, il est surpris: comment se fait-il qu'il ne retrouve pas cette même exubérance dans son église? Interrogé en 2003 par l'universitaire Marc Ashley Foster, il racontait: "A ma grande déception, je n'entendais à l'église que des chants européens que les missionnaires précédents leur avaient inculqués. Cela m'a énormément interpellé. J'avais pourtant rapidement compris à quel point (mes élèves) pouvaient extérioriser spontanément leurs joies ou leurs peines à travers le chant et la danse. Mais leurs sentiments pour la religion, par contre, ils ne pouvaient les exprimer qu'à travers des chants occidentaux. Cela me semblait complètement incongru." Le père belge prendra donc les choses en main. Parmi ses Troubadours, figurent une quinzaine de profs. Il demandera leur aide pour intégrer progressivement des chants locaux dans le répertoire de la chorale. Au départ, les principaux intéressés sont sceptiques: pourquoi se mettraient-ils à entonner des airs païens, que le colon a toujours rejetés et méprisés? Guido Haazen, pourtant, insiste. "Ils avaient honte de leur propre musique." Au besoin, il ruse. Après avoir fait chanter à ses élèves des chants sacrés de Bach, ou Roland de Lassus, il les lance sur des airs folkloriques flamands, éventuellement traduits en swahili, avant de les enjoindre à reprendre leurs propres morceaux. Petit à petit, les barrières tombent, les voix se libèrent. En 1954, les Troubadours donnent leur premier concert à l'hôtel de la gare de Kamina, devant un public mélangeant Noirs et Blancs. Un an plus tard, le roi Baudouin découvre le Congo. Pour sa première visite en Afrique, le programme est chargé, étalé sur près d'un mois. Il passe notamment par Léopoldville, Matadi, Boma, Elisabethville, Coquilhatville, Kolwezi ou encore... Kamina. Sur place, il se rend à la base militaire, mais aussi à la mission catholique. La chorale de l'Ecole centrale l'y attend. Elle fait visiblement impression. Quelques mois plus tard, Guido Haazen recevra un courrier de la Cour: les Troubadours deviennent officiellement ceux du Roi Baudouin. Mais le plus spectaculaire reste à venir... Nommé commissaire du pavillon des missions catholiques, Monseigneur Guffens souhaite inviter la chorale de Kamina à l'Exposition universelle de 1958. La proposition est évidemment trop tentante. Guido Haazen accepte. Il veut en profiter pour concrétiser une idée qui lui trotte depuis un moment en tête: créer une messe sur base de la tradition locale, sous l'impulsion de ses élèves. Dans un documentaire de la VRT, diffusé en 1999, il expliquait: "A force de chanter des chants sacrés occidentaux, ils ont fini par appliquer cette esthétique à leur propre tradition. Ils se rendaient compte que leur culture avait aussi de la valeur." Parmi ses chanteurs, le père franciscain peut compter sur deux professeurs particulièrement investis, André Lukusa et Joachim Ngoi. Ce sont eux qui mettront en place ce qui deviendra la Missa Luba. Soit une messe en latin, mais largement improvisée, se greffant sur les habitudes musicales locales. Dans une édition de 1964 de la Missa Luba, les notes de pochette indiquent ceci: "Ainsi donc le Kyrie est basé sur un chant typique appelé "Kasala" provenant de Ngandanjika (Kasai) qui forme le point de départ de la musique [...]. Le Gloria est improvisé dans le style kiluba du Katanga. Le Credo, comme le Kyrie, est basé sur un "Kasala" et est particulièrement remarquable par l'accompagnement au tam-tam." Une bonne dizaine d'années avant les réformes du concile Vatican II, les Troubadours du Roi Baudouin se permettent non seulement de mélanger les chants chrétiens avec les traditions musicales africaines, mais ils font également rentrer des instruments, comme les tambours à fente ou des hochets calebasse, dans l'église. Les missionnaires ont toujours cherché à utiliser les éléments de la culture africaine pour faire passer leur message évangélique et convaincre les populations. Mais jamais auparavant l'un d'entre eux n'avait poussé la démarche et le syncrétisme aussi loin. Le 23 mars 1958, le résultat est présenté à Kamina. Le lendemain, quarante élèves, âgés de 9 à 14 ans, et dix-sept professeurs embarquent pour la Belgique. Ils y passeront six mois, tournant dans tout le pays, et même jusqu'aux Pays-Bas et en Allemagne. Ils en profiteront également pour enregistrer la Missa Luba. La firme Philips a en effet installé des studios dans son pavillon de l'Expo universelle. Aujourd'hui encore, l'enregistrement reste la version la plus plébiscitée de la messe des Troubadours du Roi Baudouin. Parmi les chanteurs, Jean Kabuta est du voyage. A l'époque, il a une dizaine d'années. Aujourd'hui retraité, installé au Québec, il revient volontiers sur cet épisode marquant. "Quand il s'agit de parler de la Missa Luba, c'est toujours avec grande joie! C'était une merveilleuse aventure." Est par exemple resté gravée très précisément dans sa mémoire l'arrivée de la troupe à Bruxelles. "Ce jour-là, il neigeait. On n'en revenait pas, on n'avait aucune idée de ce que cela pouvait être, on pensait que les flocons étaient du coton. Et puis il faisait tellement froid. On a été accueillis avec de gros manteaux." Comment des enfants, qui quittaient pour la première fois Kamina, avaient-ils imaginé leur arrivée en Europe ? "Il ne faut pas oublier que nous étions encore dans l'époque coloniale. Vous êtes conditionné intensément à penser que l'Occident est l'alpha et l'omega. En gros, l'Europe, c'est le pays des Blancs qui sont tous riches, beaux et intelligents (rires). A Kamina même, le Blanc vivait en ville, tandis les Noirs étaient logés dans la Cité. L'après-midi, par exemple, nous ne pouvions pas nous rendre en ville, parce que les Blancs faisaient la sieste!" Les élèves désignés pour faire le voyage se rendent donc tous les samedis pour "apprendre comment se comporter à table". Le grand-père de Jean Kabuta a, lui, d'autres inquiétudes. Avant le départ, il organise une cérémonie pour transformer la chair de son petit-fils et lui donner mauvais goût: il est persuadé que les Blancs font venir tous ces gamins pour les manger... Arrivés à Bruxelles, les Troubadours partagent leur temps entre les cours et les concerts - la première a lieu au Palais des Beaux-Arts, en présence de celui qui est encore le prince Albert. "C'était une vie fantastique. Pour moi, dont la situation familiale n'était pas très stable, les Troubadours constituaient un vrai refuge." Cela n'empêchera pas Jean Kabuta de pointer évidemment plus tard toutes les ambiguïtés de l'entreprise. "Bien sûr, nous étions "exposés" dans le but d'étaler les bienfaits de l'entreprise coloniale, pour montrer que nous étions "civilisables". Mais au moment même, avec les yeux de l'enfant, ce sont des choses que vous ne voyez pas vraiment." Le retour au Congo est d'ailleurs compliqué. Dès qu'il le pourra, Jean Kabuta reviendra étudier en Belgique, accueilli par la famille de Guido Haazen. Plus tard, il deviendra professeur, enseignant pendant plus de vingt ans à Gand. Le père Haazen, lui, retournera à Kamina après l'Expo universelle, avec notamment le projet d'ouvrir une académie de musique. Dans les faits pourtant, il ne s'éternisera plus très longtemps. La conséquence de l'indépendance accordée en 1960? Pas seulement, visiblement. "On lui a quand même mis des bâtons dans les roues, glisse Jean Kabuta. En tant que prêtre, il ne remplissait pas vraiment ses fonctions de missionnaire. On a fini par le renvoyer en Belgique." De retour au pays, il intègre un monastère du côté de Genk, dans le Limbourg, où il reforme une chorale. En 1965, il quitte cependant les Franciscains et tourne même le dos à l'Eglise un an plus tard. Marié, il se reconvertit notamment comme traducteur, tout en multipliant les activités artistiques. A sa retraite, il expose notamment ses photos et devient un céramiste reconnu. Il meurt en 2004, à l'âge de 83 ans. L'oeuvre des Troubadours du Roi Baudouin, elle, perdure. La Missa Luba a notamment été souvent utilisée au cinéma. Pier Paolo Pasolini en a repris des extraits dans son Evangile selon saint Matthieu. Dans If, le film de Lindsay Anderson, sorti en 1968, le Sanctus est également mis en valeur. On y retrouve dans le rôle principal Malcolm McDowell. Trois ans plus tard, dans Orange mécanique, le même McDowell, sous les traits du délinquant psychotique Alex Delarge, fouille dans les bacs d'un disquaire, tombant (inopinément? ) sur un vinyle de la Missa Luba... En outre, son impact musical ne s'est pas limité qu'aux danseurs du Loft. The Clash l'a ainsi citée sur son best-seller de 1982, Combat Rock. Sur le titre Car Jamming, Joe Strummer chante ainsi: " Now shaking single- engined planes trafficking stereos from Cuba/Buzzed the holy zealot mass and drowned out Missa Luba" . Mais c'est encore à Jimmy Page que l'on doit l'hommage le plus appuyé (et improbable) aux Troubadours du Roi Baudouin. Le guitariste de Led Zeppelin en fera en effet l'un des dix disques qui ont déterminé le son du groupe. Les voies du Seigneur sont décidément impénétrables...