Journaliste spécialisé dans la chronique judiciaire, Dimitri Rouchon-Borie fait une entrée remarquée en fiction. De son enfance sacrifiée en passant par une histoire d'amour tragique et deux procès, Duke, narrateur du Démon de la Colline aux Loups (1) n'aura de cesse d'essayer d'expulser hors de lui cette noirceur qui pourrait le faire basculer du côté du mal, comme avant lui son père. Voilà un roman qui résonne comme une douleur indicible et aura touché le jury du Prix Première (décerné par la RTBF, qui récompense un premier roman, francophone, édité entre les rentrées littéraires de septembre et janvier) qui l'a distingué pour cette édition 2021.
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Journaliste spécialisé dans la chronique judiciaire, Dimitri Rouchon-Borie fait une entrée remarquée en fiction. De son enfance sacrifiée en passant par une histoire d'amour tragique et deux procès, Duke, narrateur du Démon de la Colline aux Loups (1) n'aura de cesse d'essayer d'expulser hors de lui cette noirceur qui pourrait le faire basculer du côté du mal, comme avant lui son père. Voilà un roman qui résonne comme une douleur indicible et aura touché le jury du Prix Première (décerné par la RTBF, qui récompense un premier roman, francophone, édité entre les rentrées littéraires de septembre et janvier) qui l'a distingué pour cette édition 2021. Pourquoi vous emparer de ce sujet à travers la fiction? En tant que chroniqueur judiciaire, vous auriez pu opter pour le récit... L'enjeu numéro un, pour moi, c'était celui de l'empathie. En tant que journaliste, on a un contrat avec le lecteur du journal - il y a une dimension d'information, on a des contraintes de place... et quand on assiste à des procès, on voit bien qu'on n'arrive pas à faire rentrer des choses extrêmement fortes des audiences - c'est un nuage d'indicible: de petites expressions ou un regard. Me raccrocher à des faits pour un récit de "non fiction" m'aurait obligé à rester dans le réel. Or, il fallait que j'échappe à ça: émotionnellement, j'étais arrivé à un point de saturation. La fiction me permettait d'exprimer pleinement ce "je" que j'essayais de maintenir en n'ayant pas une approche strictement technique du procès. La justice, c'est toujours terriblement humain... Mais au bout d'un moment, on repart avec tellement de questions: il faut qu'elles aient leur place. Votre livre a une tonalité parfois proche du conte et est écrit dans une temporalité très peu marquée. Pourquoi? C'est étrange mais le livre est sorti comme un cri, s'est écrit plus que je ne l'ai écrit. Je n'avais pas le projet de construire un type de discours. C'était important pour moi que les gens puissent affronter les questions de Duke sans aucun moyen d'y échapper, sans pouvoir se raccrocher au rassurant. Les rares marqueurs temporels perturbent le réel: on ne sait pas à quelle époque on est ni où, géographiquement. Et ce n'est pas grave: ce personnage n'a pas besoin d'être situé - ce qu'il raconte vaut partout. Ressent-on une responsabilité particulière, en tant qu'auteur, afin qu'une voix comme celle-là, meurtrie dès l'enfance, sonne juste? Ce qui m'a sauvé, c'est de ne m'être posé aucune question. Cette voix, si j'avais essayé de la calculer, je me serais probablement planté magistralement. J'avais juste une intuition - la première phrase du livre (NDLR: "Mon père disait que ça se passe toujours comme ça à la Colline aux Loups et ça s'était passé comme ça pour lui et pour nous aussi.") et l'envie d'aller chercher cet enfant-là dans son nid, cet univers un peu sombre et de voir ce qui se passe. La langue me paraissait étonnamment naturelle - et c'était très perturbant parce que je n'arrivais plus à m'en dépêtrer. J'ai physiquement encaissé, parfois été pris de nausée - il y a des choses que je ne voulais pas écrire. Mais ce narrateur prenait les devants. Il y a des passages où il fait ce constat: "Même si c'est pas une belle histoire, c'est la mienne, c'est comme ça." On le doit à la vérité de ce que disent un certain nombre de gens: être capable d'exposer sans sensationnalisme, mais malgré tout dans la brutalité, de ce que c'est, pour les victimes. Ce personnage-là est finalement très pudique - c'est ça qui m'a permis de tout dire. En même temps que votre livre est paru La familia grande de Camille Kouchner, déclenchant la vague du #MeTooInceste. La littérature peut-elle jouer un rôle afin que les victimes soient prises en considération? Cela fait des années que je côtoie des professionnels qui recueillent cette parole et sont impliqués dans leur travail. De nombreux procès auxquels j'assiste chez nous, en Bretagne, concernent des viols incestueux - c'est effarant de voir le nombre de dossiers que ça représente. On pense forcément à tous les concernés. Cela finit par relever de l'incompréhensible: qu'est-ce qui nous manque dans notre organisation sociale pour qu'on n'en arrive plus jusque-là? La littérature a son rôle à jouer au plan du rapport des humains les uns envers les autres mais la vraie réponse ne peut être que structurelle. Le livre de Camille Kouchner donne un focus médiatique puissant à la question mais il ne faudrait pas que cet effet retombe.