Prenez un prêtre porte-parole des évêques de Belgique, forcément théologien, responsable de séminaires et - un comble ! - arborant la convivialité du gendre parfait. Ajoutez-y un philosophe de l'ULB, libre-exaministe, par ailleurs historien passionné des religions. Faites-les deviser sur des mots-clefs de notre vocable spirituel commun, et assaisonnez avec le trait de crayon sarcastique de Pierre Kroll. Vous obtiendrez Une cuillère d'eau bénite et un zeste de soufre d'Eric de Beukelaer et de Baudouin Decharneux, petit opuscule inclassable paru aux éditions E.P.E. où se mêlent avec sel philosophie, paroles de foi, anecdotes personnelles et humour.
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Prenez un prêtre porte-parole des évêques de Belgique, forcément théologien, responsable de séminaires et - un comble ! - arborant la convivialité du gendre parfait. Ajoutez-y un philosophe de l'ULB, libre-exaministe, par ailleurs historien passionné des religions. Faites-les deviser sur des mots-clefs de notre vocable spirituel commun, et assaisonnez avec le trait de crayon sarcastique de Pierre Kroll. Vous obtiendrez Une cuillère d'eau bénite et un zeste de soufre d'Eric de Beukelaer et de Baudouin Decharneux, petit opuscule inclassable paru aux éditions E.P.E. où se mêlent avec sel philosophie, paroles de foi, anecdotes personnelles et humour. De " âme " à " voyage ", ce sont 55 mots-clefs que les deux amis se sont lancés comme défi de plancher. Cette " joute amicale ", comme ils aiment la nommer, n'est aucunement polémiste, ce qui décevra peut-être ceux qui attendent un crêpage de chignon médiatique entre deux représentants - fut-ce malgré eux - de piliers philosophiques belges. De fait s'agit-il moins d'un combat que de regards croisés. Rencontre avec les deux trublions par un beau dimanche sur la Grand-Place de Mons - après la messe et Controverse, bien entendu. Baudouin Decharneux : L'idée est venue d'Eric, à force de se croiser et d'échanger dans des débats. La spécificité, s'il y en a une, c'est que, comme nous sommes deux conservateurs, nous nous rejoignons sur bien des points. Eric de Beukelaer : Il y a longtemps que Baudouin et moi avons une grande connivence. Nous sommes tous deux des hommes convaincus et assez classiques, mais cultivons chacun une certaine forme d'anticonformisme mâtinée de sens de l'humour. S'agissant de la spécificité de l'ouvrage au regard d'autres démarches comparables, elle réside dans le fait que nous avons tenté de faire un livre adapté à notre génération " pressée ", c'est-à-dire celle de personnes qui n'ont pas le temps de lire mais peuvent être attirées par un ouvrage pouvant, en quelques mots, offrir une substantifique moelle. L'implication de Kroll répond aussi à cette attente de rendre l'ensemble léger. E. d.B. : Le plus grand ennemi aujourd'hui ce n'est pas le catholique pour la laïcité ou la laïcité pour le catholique, mais c'est le grand marché économique qui risque de transformer les jeunes générations en petits consommateurs apathiques. Un citoyen aujourd'hui se doit d'avoir une colonne vertébrale et non pas une carapace ; les gens qui sont défensifs et qui ont peur de la différence sont mous à l'intérieur, ont la carapace du homard, et toute différence les agresse. Quand on a une colonne vertébrale, on a une peau et on est donc capable d'accueillir la différence comme une richesse. B.D. : Ce qui apparaît derrière ce dialogue, c'est que l'un et l'autre nous ne pensons pas que l'antique rivalité entre croyants, non-croyants, ecclésiastiques et laïques soit la manière la plus utile de se positionner si on souhaite améliorer le genre humain. Ce sont plutôt les points de convergence qui nous rapprochent plutôt que de vouloir " s'offrir " un adversaire à sa mesure. Eric est " laïc " au sens français, puisque son positionnement par rapport au philosophique et au religieux n'est pas systématiquement identitaire et revendicatif, il présente toujours son point de vue comme un parmi d'autres. E.d.B. : Au sens pratique, certainement pas bien sûr. Je pose la question au sens philosophique du terme. Les mots sont colorés par l'inconscient collectif. J'ai rencontré beaucoup de gens qui me disent être athées alors qu'ils ont simplement récusé leur baptême catholique. Quand on creuse, ils croient toujours en une forme de transcendance, fut-elle non chrétienne. J'invite chacun, autant que faire se peut, à réfléchir avant d'utiliser ces mots : " Est-ce que j'utilise tel mot pour me retrouver dans une catégorie où je retrouve des pairs ou est-ce que vraiment, philosophiquement, j'ai tiré toutes les conclusions de ce que je dis ? " B.D. : Il me semble que c'est la question philosophique du sens et de l'union possible entre foi et raison. Je crois qu'on peut trouver des croyants d'appareil, confiants dans les statuts, comme on peut trouver des incroyants matérialistes au sens physique du mot, qui ne posent pas la question du sens, qui la pensent sans objet. Toute la question, au fond, est de savoir si la philosophie est un divertissement ou si la question du sens doit être prise au sérieux. E.d.B. : Les gens sur le chemin du sectarisme sont ceux qui croient qu'ils savent : " Je sais que Dieu existe, ou n'existe pas. " La grandeur de l'homme et sa fragilité font que nos plus grands choix sont de l'ordre d'un investissement ; les gens qui croient qu'ils savent sont des gens dangereux, les gens qui savent qu'ils croient sont des gens qui sont sur un chemin spirituel. Quand vous faites un choix de vie en vous disant " c'est l'homme ou la femme de ma vie ", vous ne savez rien du tout, vous prenez aussi un risque. Plus nos choix sont importants, plus ils réclament un risque, fut-il raisonné. B.D. : C'est une question de définitions. Si le mot " foi " implique un Dieu à la fois transcendant, parfait avec toutes ses implications théologiques, évidemment c'est une définition si restrictive qu'on doit se positionner par oui ou non. Mais si on accepte le mot foi comme l'acceptation de suspendre sa raison pour suivre une forme d'idéale qui nous dépasse, alors on se retrouve du côté des gens qui n'ont pas une religion arrêtée. Cela peut être la foi en l'homme ou des systèmes de valeurs. En ce qui me concerne, je me refuse à croire que l'être humain tel qu'il est soit l'unique horizon auquel il faille se cantonner pour pouvoir vivre ensemble. Et donc on est bien obligés d'essayer d'avoir une recherche qui doit mener à un dépassement - au moins de soi-même. B. D. : C'est enfoncer une porte ouverte : les notions de Bien et de Mal ne peuvent être appliquées que dans le contexte sociopolitique dans lequel on se trouve. Pour un historien, c'est compliqué de dire que les sacrifices humains chez les Aztèques c'était mal, que le comportement de tel personnage est mauvais, etc. Ce sont des façons de plaquer nos propres valeurs sur le passé. Mais on ne peut non plus se départir de toute référence à ces notions et adhérer à une forme de détachement relativiste absolu. Il y a donc un moment où on se retrouve forcé de témoigner soi-même de ce que ces notions signifient pour soi. Je ne pense pas être relativiste, mais quand je ne peux faire autrement que de donner mon point de vue - lors de telle analyse de texte - je le signale comme un jugement personnel. E.d.B. : J'ai là une différence avec Baudouin. Certes, le Bien et le Mal doivent être contextualisés - saint Thomas, sommet de théologie, était de son époque et justifiait avec génie l'Inquisition, alors qu'il s'agit d'une des plus grandes taches de l'histoire de l'Eglise. Néanmoins, je crois à l'existence, à travers l'histoire de l'humanité, de notions de Bien et de Mal au sens platonicien, qui transcendent ces contingences et vers lesquelles l'homme essaie de se diriger. Pour le chrétien que je suis, Jésus-Christ incarne cette bonne étoile. Indépendamment de cela, de telles figures non croyantes ont pu avoir ce rôle ; je pense à Churchill. Il n'adhérait à aucune transcendance et il a pourtant eu un grand sens de l'Histoire et des civilisations le jour où il conduit l'Angleterre à ne pas faire la paix avec l'Allemagne nazie, parce qu'il avait l'intuition d'être en présence d'une entreprise de négation du genre humain. E.d.B. : J'aime bien l'idée du Mal comme parasite qui s'empare de votre énergie de vie pour vous l'enlever. C'est la raison pour laquelle la figure de Hitler est intéressante par son côté banal. Il aurait pu être un artiste passable, il avait un caractère impossible comme beaucoup d'autres gens, mais il se fait que par contingence historique il incarne une figure qui, de manière très raisonnée et efficace, incarne ce qui parasite - prend à l'homme sa part d'humanité. B.D. : C'est un problème infini, peut-être le problème philosophique par excellence. Je ne pense pas qu'il y ait " un " Mal. Nous employons ce mot pour désigner des phénomènes soit physiques soit psychiques que nous ne pouvons accepter ou auxquels nous ne pouvons nous résigner. On ne peut ainsi pas mettre sur le même pied un mal psychologique qui a des causes physiologiques ou d'insuffisance au niveau éducatif tel que des hommes en arrivent à commettre des actes radicalement mauvais, et quelqu'un qui commet un acte volontairement mauvais par calcul en mettant son intelligence au service d'une mauvaise cause. Nous rassemblons toutes ces choses par commodité sous l'étiquette " mal " parce qu'elles nous répugnent. E.d.B. : Pour compléter, moi je parlais évidemment du mal moral, et non du mal psychologique ou naturel. Une chose dont je suis persuadé, pour revenir au nazisme : la haine du Juif n'était pas seulement quelque chose de contingent lié au fait que l'antisémitisme existait déjà. Comme le peuple juif représente par excellence un peuple qui, dans sa constitution théologique, est mis à part, qui vit une différence, et qu' en même temps ce peuple n'est pas identifiable (ils s'habillent comme tout le monde...), il y avait dans cette haine pathologique du peuple juif un rejet de ces différences dont le judaïsme est un très fort symptôme ; dans nos sociétés chrétiennes issues du Moyen Age, le Juif représentait par excellence celui qui était différent et en même temps lié. Nier cela est une forme très forte de non-civilisation. B.D. : C'est vrai que je rejoins assez le citoyen lambda. Je ne peux pas me résoudre à vivre dans un des pays parmi les plus riches de la planète, qui s'entredéchire sur un tas d'or, et dont la prospective semble être d'aider le moins possible son semblable, chacun au nom de valeurs de repli et de valeurs refuges ou d'un pragmatisme d'opérette. Ce qui me frappe plus fort, c'est la déresponsabilisation de la classe politique. Bien sûr, chacun ne voit la chose politique qu'à partir de l'endroit où il se trouve dans la société. D'où mon inquiétude vis-à-vis du délabrement du domaine de l'éducation. L'éducation est le baromètre de la médiocrité politique. Il me semble qu'on ne peut pas délaisser l'élément moteur de la société, c'est-à-dire les forces qui seront demain à l'£uvre. E.d.B. : Ce qui me situe c'est une grande conscience de la fragilité de la démocratie, et donc de sa grandeur. Je me réfère (encore) à Churchill, qui a dit que la démocratie était le pire des systèmes à l'exception de tous les autres. J'ai donc une tendance naturelle à soutenir les jeunes qui se lancent en politique. Je rencontre beaucoup de responsables politiques, tous partis confondus, qui me semblent animés d'intentions louables. Le peuple est souverain ; nous avons les élus que nous méritons. La difficulté de notre petit pays, c'est que la lisibilité du politique en Belgique est réellement devenue problématique, de par la multiplicité des niveaux de pouvoir, de par le système particratique très compliqué, l'Europe, etc. Le citoyen lambda ne sait plus qui est responsable de quoi et je pense que le principal problème est là : le citoyen n'arrive plus à percevoir les enjeux. E.d.B. : En très peu de temps, on est passé à un monde où la différence est partout. L'enjeu dans ce monde bariolé où tout se mélange, c'est soit le rejet de toute différence, soit l'indifférence protéiforme du grand marché anonyme, soit encore - ce qui est pour moi le projet de Dieu - celui où ces différences nous structurent. B. D. : C'est un concept qui remonte au pythagorisme : toute forme de spécification et de structure naît avec une limite, c'est en actant la limite qu'on peut structurer une pensée. Je pense que c'est une notion essentielle. Parce que l'autre est différent, je peux le voir comme haïssable dans un premier temps, avoir une forme de fascination dans un second temps, et dans un troisième temps, me demander finalement " En quoi suis-je différent pour lui ? ". Le concept de différence est opérant à tous points de vue. Débat animé par François De Smet