On le retrouve à la terrasse d'un café de Charleroi, nerveux à l'idée de déballer ses comptes devant un journaliste. Mais le producteur Dominique Dubuisson tient à défendre ce projet pour lequel il se bat depuis trois ans et demi. Un film " 100 % carolo " dont le tournage s'est achevé voilà plus d'un an et qui n'a plus de quoi payer la postproduction. En partie financé par la Région wallonne, il a été recalé pour amateurisme par... un autre organisme régional. Dubuisson ne peut s'empêcher de fulminer en évoquant ce qu'il appelle la " trahison " de Wallimage, ce fonds d'investissement wallon dans le cinéma dont il espérait obtenir 100 000 euros. " Quoi qu'il arrive, je le terminerai. Je n'ai pas le choix. "
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On le retrouve à la terrasse d'un café de Charleroi, nerveux à l'idée de déballer ses comptes devant un journaliste. Mais le producteur Dominique Dubuisson tient à défendre ce projet pour lequel il se bat depuis trois ans et demi. Un film " 100 % carolo " dont le tournage s'est achevé voilà plus d'un an et qui n'a plus de quoi payer la postproduction. En partie financé par la Région wallonne, il a été recalé pour amateurisme par... un autre organisme régional. Dubuisson ne peut s'empêcher de fulminer en évoquant ce qu'il appelle la " trahison " de Wallimage, ce fonds d'investissement wallon dans le cinéma dont il espérait obtenir 100 000 euros. " Quoi qu'il arrive, je le terminerai. Je n'ai pas le choix. " Titre de l'oeuvre : Marbie, Star de Couillu les 2 églises. Ça ne s'invente pas. Une référence au sobriquet du cheval reproducteur en wallon, ainsi qu'au quartier carolo de Couillet. L'histoire : un boucher sosie de Johnny Hallyday (Jean Tube, alias " Johnny Cadillac ") se découvre une vocation de producteur en rencontrant une sorte de poupée Barbie quadragénaire (la comédienne Dominique Smeets, compagne de Dubuisson, également scénariste et réalisatrice). Ensemble, ils hisseront " la grand-voile pour atteindre les étoiles de Cannes ", selon le pitch de cette comédie dramatique manifestement inspirée de l'histoire de ses concepteurs (Le Vif/L'Express du 18 mai 2012). Miseriez-vous un kopeck sur pareil scénario ? Depuis mai 2009, des centaines d'habitants de la région de Charleroi l'ont fait. Pour 125 euros la part, chacun pouvait et peut toujours devenir coproducteur du film, sur le principe du financement participatif (crowd funding). Aux yeux du couple, c'était la seule manière de réaliser ce projet fou en évitant les fourches caudines de la Commission de sélection des films. " Nous voulions montrer que cette région décrite comme la plus assistée est aussi la plus solidaire ", insiste Dubuisson. Avec pour seuls arguments leur ferveur, un sens poussé de la com' et l'appui de médias locaux enthousiastes, le couple est parvenu à convaincre près de 500 donateurs. Particuliers, entreprises, communes, province, institutions publiques : les contributeurs ont fourni plus de 190 000 euros sur les quelque 340 000 euros réunis. Un record. Le mécanisme du tax shelter (bouclier fiscal incitant à investir dans le cinéma) a permis d'en récolter 100 000 autres. Mais le plus gros bailleur de fonds reste institutionnel : le département Tourisme de la Région wallonne, qui lui a accordé une subvention de 50 000 euros en mars 2011, quelques mois avant le début du tournage. Un tournage sans doute précipité. Ont-ils été grisés par leur succès ? Toujours est-il que l'équipe s'est jetée à l'eau sans avoir l'assurance de réunir la totalité du budget. Résultat : ses ressources se sont épuisées. Restent 35 000 euros pour financer montage, mixage, étalonnage, distribution... Il en faudrait dix fois plus. Le mois dernier, l'espoir Wallimage s'est effondré. Depuis le projet est au point mort, même si quelques pistes de financement subsistent. Comment une société dont la Wallonie est actionnaire à 100 % peut-elle refuser de cofinancer un projet dans lequel la Région est partenaire ? " La raison est double, explique Philippe Reynaert, directeur de Wallimage. Nous craignons d'une part que le projet n'aboutisse pas, ce qui serait une première pour nous. De l'autre, notre objectif est de démultiplier les dépenses dans le secteur cinématographique en Wallonie ; pas de mettre en valeur la culture régionale ou de permettre à quelques artistes idéalistes de s'exprimer. " Or le conseil d'administration n'est pas convaincu que les 100 000 euros d'aides demandées entraineront un effet retour trois fois supérieur dans l'économie wallonne, comme l'affirment les producteurs de Marbie. De plus, les experts financiers de la société ont affiché des mines horrifiées en découvrant le montage " participatif " du film. Dans le cas de Marbie, les investisseurs ont signé un contrat de coproduction ; chacun serait en droit de réclamer une rémunération. Si le film ne sort jamais, l'affaire pourrait s'achever devant les tribunaux. Certes, de nombreux supporters ont agi par pure sympathie ou dans l'espoir d'une rétribution symbolique. Mais quid des centaines d'autres contrats, qui vont de 125 à 8 000 euros ? Sur le plan juridique, c'est une bombe, estime-t-on chez Wallimage. Au lendemain de l'annonce de ce refus, largement répercuté dans la presse, les deux Dominique ont voulu " couper court ". Pour prouver leur bonne foi, ils ont promis de revendre leur maison afin de rembourser les coproducteurs si le film ne sortait pas au plus tard le 1er octobre 2014. Une promesse avant tout pour la forme : à Lobbes, la valeur moyenne d'une habitation comme la leur ne dépasse pas 170 000 euros. Le département Tourisme de la Région wallonne s'est-il montré imprudent en investissant 50 000 euros d'argent public dans une aventure sympathique, mais mal ficelée ? Paul Furlan, ministre de tutelle, assume la décision. " C'était une question d'opportunité, soutient le Thudinien. J'ai vu autour de ce film un formidable élan des citoyens et des forces vives d'une région, qui dégageait une image positive. Le dossier a reçu l'aval de l'administration et de l'Inspection des finances. " La décision de Wallimage ? " Ce n'est pas bien ce qu'ils ont fait. Je trouve cela dommage, alors qu'ils participent à des films étrangers... " Pourtant, Wallimage refuse des projets tous les deux mois. A peine 200 films sur 800 ont passé la rampe en douze ans. Près des deux tiers étaient belges, le reste des productions internationales. En 2010, Paul Furlan semblait ainsi ravi que le fonds d'investissement cofinance à hauteur de 400 000 euros la grosse machine Rien à déclarer de Dany Boon. Le département Tourisme avait lui-même accordé 125 000 euros au tournage, effectué en 2010 à Macquenoise, dans la Botte du Hainaut. En général, son soutien à l'audiovisuel se limite aux produits touristiques plus traditionnels, comme les documentaires Exploration du monde ou Télétourisme. Beaucoup y voient la patte de Tommy Leclercq, l'ancien chef de cabinet adjoint au Tourisme, nommé cette semaine gouverneur du Hainaut. On dit que ce passionné de cinéma a l'enthousiasme rapide. Or Marbie avait tout pour lui plaire. Plusieurs scènes du film, réalisé par deux habitants de sa commune, ont été tournées à Lobbes, ainsi que dans la voisine Thuin. Tommy Leclercq s'en défend : " Je ne me suis pas beaucoup occupé de ça, dit-il d'un ton hésitant. Cela dit, Lobbes a des atouts touristiques. Et puis, le film a aussi été tourné ailleurs... " Quoi qu'il en soit, le dossier semble éveiller des nervosités politiques. Le mois prochain, Paul Furlan et Tommy Leclercq devraient participer à une rencontre entre les producteurs et des investisseurs potentiels. " Disons que j'ai sans doute été invité, précise le ministre. Si mon emploi du temps me le permet, je m'y rendrai. " Avec de tels anges gardiens, se pourrait-il que l'équipe de Marbie finisse par incarner la célèbre citation de Mark Twain : " Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait " ? ETTORE RIZZALe nouveau gouverneur du Hainaut, Tommy Leclercq, suit le dossier de près