On ne dira pas que la rencontre entre les frères Van Eyck et Jan Van der Veken était prédestinée - a priori, quel rapport entre le maniérisme et le sens du détail des primitifs flamands, et les monochromes et la ligne claire rétrofuturiste de ce graphiste très demandé dans le privé ? - mais même ce dernier, après avoir achevé la trentaine d'illustrations de pleine page qui rythment ce nouvel ouvrage sur L'Agneau mystique (1), a fini par voir des signes. " En tant que Gantois, j'ai évidemment grandi avec ", confie-t-il. " De temps en temps quand j'étais petit, mes parents m'emmenaient voir le tableau, et quand vous avez un intérêt pour le dessin, la peinture, il vous fait évidemment une impression énorme. Depuis, j'ai aussi appris que le vol de 1934 a eu lieu un 10 avril, jour de ma naissance (NDLR : Les Juges intègres, le panneau inférieur du retable est toujours porté disparu), et que l'un des derniers restaurateurs de l'oeuvre porte le même nom que moi (NDLR : Jef Vanderveken, qui a réalisé en 1945 la copie du panneau volé et disparu). J'ai surtout été fasciné par la manière dont ce tableau est devenu au fil de l'histoire un véritable personnage romanesque, qui a vécu mille aventures, et ça, ça m'intéressait : dans mon m...

On ne dira pas que la rencontre entre les frères Van Eyck et Jan Van der Veken était prédestinée - a priori, quel rapport entre le maniérisme et le sens du détail des primitifs flamands, et les monochromes et la ligne claire rétrofuturiste de ce graphiste très demandé dans le privé ? - mais même ce dernier, après avoir achevé la trentaine d'illustrations de pleine page qui rythment ce nouvel ouvrage sur L'Agneau mystique (1), a fini par voir des signes. " En tant que Gantois, j'ai évidemment grandi avec ", confie-t-il. " De temps en temps quand j'étais petit, mes parents m'emmenaient voir le tableau, et quand vous avez un intérêt pour le dessin, la peinture, il vous fait évidemment une impression énorme. Depuis, j'ai aussi appris que le vol de 1934 a eu lieu un 10 avril, jour de ma naissance (NDLR : Les Juges intègres, le panneau inférieur du retable est toujours porté disparu), et que l'un des derniers restaurateurs de l'oeuvre porte le même nom que moi (NDLR : Jef Vanderveken, qui a réalisé en 1945 la copie du panneau volé et disparu). J'ai surtout été fasciné par la manière dont ce tableau est devenu au fil de l'histoire un véritable personnage romanesque, qui a vécu mille aventures, et ça, ça m'intéressait : dans mon monde, j'ai toujours du mal avec les personnages, ce sont toujours des figurants qui n'ont pas de psychologie. Je suis beaucoup plus à l'aise avec l'inanimé qu'avec l'humain. C'est pour ça sans doute que je ne dessine pas des BD - il faut un personnage. Là, j'en tenais un qui me convenait ! " L'idée de ce livre illustré consacré au plus célèbre tableau des frères Van Eyck, d'abord coédité en néerlandais avec la ville de Gand, et désormais traduit et disponible chez Casterman, n'est pas venue spontanément à l'esprit de Jan Van der Veken. Gantois très demandé aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne par la presse ou la publicité (il a ainsi rejoint le club très fermé des coveristes du New Yorker), quand la ville l'a contacté pour participer à son " année Van Eyck " - une série d'événements qui devaient rythmer l'année 2020, pour l'instant tués dans l'oeuf par le confinement - , il finissait les illustrations à la fois techniques et superbes d'un... cours d'aviation, une de ses premières passions. Rien à voir donc. " Les organisateurs souhaitaient quelque chose pour le merchandising, mais j'ai tout de suite voulu me lancer dans un projet plus ample, qui mettait vraiment en valeur l'oeuvre et l'artiste. Pas dans de grandes théories artistiques, non, ça a déjà été fait mille fois, par meilleurs que moi, mais dans une démarche plus légère, qui se centrait sur l'histoire personnelle du tableau, sur ses aventures. J'ai alors rencontré Harry De Paepe, un prof d'histoire et déjà auteur, qui se lit facilement, qui est très direct et avec qui ça a collé tout de suite. Le livre illustré est alors devenu une évidence. Ça ne se fait plus beaucoup mais j'adore cette tradition née avec Jules Verne et Gustave Doré, et qui a été poursuivie par des auteurs comme Loustal ou Tardi, qui m'ont beaucoup marqué. Je trouvais aussi que le principe faisait bien le lien entre une oeuvre du xve siècle et mon propre style, qui navigue lui-même entre vintage et futurisme. " Dont acte : cet Agneau mystique-ci donne un véritable coup de fouet de modernité à cet Agneau mystique-là, dont les rocambolesques aventures ont traversé six siècles d'histoire. Racontées avec beaucoup d'allant par Harry De Paepe, elles deviennent soudain très contemporaines par la grâce du graphisme et des compositions de Jan Van der Veken, qui ne manquent ni de références - " J'ai grandi avec l'hebdo Humo et ses illustrateurs Ever Meulen, Joost Swarte, Serge Clercq " - ni d'humour - " J'ai choisi d'utiliser strictement des monochromes rouge et bleu, juste ces deux couleurs, comme on les trouvait dans les vieilles BD imprimées bon marché. J'ai aussi grandi avec les albums souples de Nero, Bob & Bobette ou Jommeke, une autre tradition flamande ! " Une rencontre avec Jan Van Eyck, même avec six siècles d'écart, qui a d'ailleurs tourné au dialogue entre artistes gantois pour Jan Van der Veken : " C'est bien sûr un autre monde, il était peintre, je suis dessinateur. Moi c'est les lignes, lui c'est les atmosphères, les dégradés... Mais en devant l'intégrer à mon propre univers graphique, je me suis rendu compte qu'on n'est jamais très éloigné des primitifs flamands : en analysant l'oeuvre pour la redessiner, j'y ai vu la géométrie, la composition... c'est le même boulot. "