Nos factures d'eau seront-elles toujours plus chères? Les ménages les plus démunis vont-ils pouvoir assumer le coût faramineux de l'épuration des eaux usées? Le 27 mars prochain, Pierre Cornut, docteur en sciences, recevra le prix de la Fondation pour les générations futures (FGF) pour une thèse universitaire novatrice. Son principal mérite est d'avoir analysé les répercussions sociales du chambardement actuel dans le secteur de l'eau: augmentation du coût de la dépollution, apparition du leitmotiv du "prix-vérité", appétits croissants du secteur privé, etc. Défendue en novembre 1999, cette thèse (1) - du développement durable appliqué - accouchera bientôt d'un ouvrage destiné au grand public.
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Nos factures d'eau seront-elles toujours plus chères? Les ménages les plus démunis vont-ils pouvoir assumer le coût faramineux de l'épuration des eaux usées? Le 27 mars prochain, Pierre Cornut, docteur en sciences, recevra le prix de la Fondation pour les générations futures (FGF) pour une thèse universitaire novatrice. Son principal mérite est d'avoir analysé les répercussions sociales du chambardement actuel dans le secteur de l'eau: augmentation du coût de la dépollution, apparition du leitmotiv du "prix-vérité", appétits croissants du secteur privé, etc. Défendue en novembre 1999, cette thèse (1) - du développement durable appliqué - accouchera bientôt d'un ouvrage destiné au grand public. Le Vif/L'Express: Faire payer au consommateur le "prix-vérité" de l'eau, ce n'est rien d'autre qu'appliquer le principe pollueur-payeur. Parfaitement défendable, non? Pierre Cornut: Oui, il est légitime. Mais il pose aussi problème, car il suppose le report du coût collectif de l'épuration - la taxe de 22 francs (55 eurocents) le mètre cube, en Wallonie - sur un seul acteur: le consommateur final. Or la chaîne de l'eau ne se réduit pas à lui. Elle compte aussi les capteurs, les distributeurs, les pouvoirs publics, les vendeurs d'électroménager et de détergents, etc. Le consommateur, lui, est coincé: il a besoin de cette eau à la fois pour sa santé et pour son hygiène, gage d'insertion sociale. A la place d'une taxe sur les eaux usées, on aurait pu faire preuve d'imagination. Par exemple, via des incitants fiscaux favorisant la mise au point d'équipements moins "aquavores". Là, tout le monde aurait participé à l'effort. Mais le prix de l'eau reste tout de même une charge mineure dans les ménages...Oui et non. La taxe à l'épuration, en Wallonie, grimpera probablement à 32 francs (79 eurocents) le mètre cube en 2004. De plus, sa proportionnalité en fonction de la consommation d'eau pénalise les ménages les plus faibles ou ceux qui ont le plus d'enfants. On pourrait être plus équitable en taxant en fonction des principales caractéristiques du ménage (taille et revenu). Le système actuel a aussi le défaut d'encourager les approvisionnements alternatifs (citernes d'eau de pluie et pompages privés). Ceux-ci exigent de la surface (de toit, de terrain, etc.), plutôt réservée aux ménages aisés. Or les coûts de l'épuration restent fixes, eux. Ils risquent donc d'être reportés sur un nombre de consommateurs toujours plus réduit, "prisonniers" de l'approvisionnement collectif. Ce qui renchérira encore le prix: c'est un cercle vicieux.Va-t-on, comme pour l'électricité, vers une libéralisation de la distribution d'eau potable?Oui, c'est la tendance actuelle, confirmée par les options de la Commission européenne. Le corollaire est évidemment la privatisation. En Belgique, il y a déjà 30 communes où le secteur privé est présent dans la gestion de l'eau potable, via des intercommunales mixtes ou des concessions. Dans un premier temps, les grands opérateurs prendront soin de ne pas augmenter les prix, pour ne pas effaroucher les autorités locales et les consommateurs. Mais il y a des mécanismes pervers. Exemple: dans le Brabant flamand, le privé rachète un pourcentage grandissant du réseau de distribution. Le consommateur en perd donc la propriété, même si sa facture reste provisoirement inchangée. Le jour où les mandataires voudront se retirer de l'intercommunale, ils devront le faire au prix fort. Là, le consommateur paiera la note.(1) La circulation de l'eau potable en Belgique et à Bruxelles: enjeux sociaux de la gestion d'une ressource naturelle. ULB, faculté des sciences, laboratoire de géographie humaine (novembre 1999). Entretien: Philippe Lamotte