Pour un peu, on aurait pu y croire. En 1990, lors du Sommet mondial pour l'enfance, beaucoup pensaient qu'un grand pas venait d'être franchi. Que les déclarations solennelles et l'énumération des droits essentiels à la survie, à la protection et à l'épanouissement des jeunes du monde entier allaient encourager la mise en place de programmes efficaces. Ou, encore, permettre des projets durables de prises en charge, avec des objectifs clarifiés. Mais en fait, comme l'a énoncé un rapport des Nations unies, "la communauté internationale a manqué la plupart des objectifs fixés lors de ce sommet. Ils n'étaient ni trop ambitieux ni techniquement irréalisables: l'insuffisance des investissements est largement responsable de cet échec". La session extraordinaire de l'Assemblée générale de l'ONU sur les droits de l'enfant, qui se tiendra à New York du 8 mai au 10 mai, tentera de relancer la machine.
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Pour un peu, on aurait pu y croire. En 1990, lors du Sommet mondial pour l'enfance, beaucoup pensaient qu'un grand pas venait d'être franchi. Que les déclarations solennelles et l'énumération des droits essentiels à la survie, à la protection et à l'épanouissement des jeunes du monde entier allaient encourager la mise en place de programmes efficaces. Ou, encore, permettre des projets durables de prises en charge, avec des objectifs clarifiés. Mais en fait, comme l'a énoncé un rapport des Nations unies, "la communauté internationale a manqué la plupart des objectifs fixés lors de ce sommet. Ils n'étaient ni trop ambitieux ni techniquement irréalisables: l'insuffisance des investissements est largement responsable de cet échec". La session extraordinaire de l'Assemblée générale de l'ONU sur les droits de l'enfant, qui se tiendra à New York du 8 mai au 10 mai, tentera de relancer la machine.Pourtant, malgré tout, la situation des jeunes s'est davantage améliorée durant la décennie qui a suivi le Sommet mondial de l'ONU, en 1990, que pendant n'importe quelle autre époque de l'Histoire. Ainsi, en 1960, dans les pays en voie de développement, 222 enfants sur 1 000 naissances vivantes mouraient avant l'âge de 5 ans. En 2000, ce chiffre était tombé à 83 pour 1 000. Mais voilà: il signifiait toujours que près de 11 millions de petits meurent de malnutrition (liée à la moitié des décès!) et/ou de maladies que l'on aurait pu prévenir ou soigner (essentiellement les diarrhées, les pneumonies, le paludisme, la rougeole).30 millions d'orphelins dans dix ansLutter contre les grandes maladies de l'enfance, assurer la scolarisation de tous les jeunes (plus de 100 millions d'entre eux ne vont toujours pas à l'école), leur procurer un développement physique et intellectuel non contrarié par la sous-alimentation (150 millions en souffrent), c'est s'attaquer, de plein fouet, à une "maladie" endémique, transmissible et mortelle: la pauvreté. Or l'apparition du sida a lourdement hypothéqué cette lutte. Chaque minute, 6 jeunes de moins de 25 ans contractent le virus. En 2000, 600 000 enfants de moins de 15 ans ont été contaminés, 500 000 autres en sont morts. De plus, 10,4 millions ont perdu leur mère ou leurs deux parents, victimes du HIV, le virus responsable du sida: toutes les quatorze secondes, un enfant devient orphelin à cause du sida. Dans les pays les plus gravement touchés par l'épidémie, les taux de mortalité des moins de 5 ans devraient augmenter de plus de 100 % d'ici à 2010 (essentiellement en raison d'une transmission du virus au foetus par les femmes enceintes contaminées). "Le sida a commencé à remettre en cause des années de progrès soutenus dans le domaine de la survie de l'enfant. Il creuse encore le fossé entre ce qui a déjà été fait et ce qui devrait encore être réalisé", explique, un brin désenchanté, un expert de la Banque mondiale. En fait, non content de balayer des années d'efforts pour le développement, le virus a un double impact sur les économies: une perte de productivité liée aux décès de personnes en âge de travailler et le poids des soins ou de la prise en charge des orphelins. "Le sida balaie des années d'investissements dans l'éducation et le développement humain, ajoute cet expert. Dans moins de dix ans, ce fléau aura fait 30 millions d'orphelins et, pour certains pays en voie de développement, les conséquences démographiques de cette hécatombe dépasseront en importance celle subie par n'importe quel Etat touché par la Seconde Guerre mondiale."Un programme et des moyensDans un tel contexte, la réaffirmation des droits de l'enfant ne relève pas d'arguties propres aux intellectuels, mais d'une réelle stratégie. A travers les politiques et les mesures censées promouvoir ces droits se trouvent, aussi, les clés d'un développement durable et plus équitable. Maria Santos Pais se consacre, à l'Unicef, à la mise en oeuvre concrète des droits de l'enfant dans les programmes d'aide internationale et les actions d'urgence de son institution. "Nous avons compris que, dans un pays, il ne faut pas regarder une moyenne pour illustrer la situation des jeunes. En fait, nous devons nous intéresser aux disparités: nos actions doivent être dirigées vers ceux qui souffrent le plus d'exclusion dans une société." En fonction des situations, les efforts d'intégration des droits de l'enfant porteront donc en priorité sur la pauvreté ou l'éducation, sur la lutte contre les abus sexuels ou le travail des jeunes, sur les conflits armés ou, encore, la promotion des droits de la femme et de la jeune fille. "Ce que l'on sait aussi, c'est que la concrétisation des droits de l'enfant passe par l'instauration de réelles politiques sociales, poursuit Maria Santos Pais. En principe, 20% au moins du budget national et un même pourcentage de celui de la coopération internationale devraient être investis dans le secteur social. Dans de nombreux pays, cet objectif est loin d'être atteint. En revanche, la coopération militaire et les sommes consacrées aux forces armées y dépassent largement les budgets alloués à la santé et à l'éducation." "L'augmentation du budget destiné au secteur social constitue un des principaux indicateurs du changement d'optique des Etats et de leur décision d'investir enfin, à moyen et à long terme, en faveur des jeunes, précise Maria Santos Pais. Finalement, en défendant les droits des enfants, on oeuvre donc pour que les valeurs éthiques prévalent sur les valeurs économiques." Même les sociétés les plus pauvres pourraient donc décider de privilégier l'option des progrès durables pour leurs enfants. Seulement voilà, écrit Carol Bellamy, directrice générale de l'Unicef, "tous ceux qui travaillent pour le développement semblent incapables de voir le seul investissement qui offre un rendement à peu près garanti: assurer à tous les enfants, sans exception, un bon départ dans la vie. En investissant rapidement dans la santé du tout-petit, son éducation, son alimentation, on réalise, ensuite, d'importantes économies. Les années de la petite enfance méritent une priorité absolue, mais ce sont ces années-là que l'on négliger: une tragédie pour les enfants et les nations." Il est vrai, aussi, qu'au-delà de toute décision politique des Etats, le fardeau de la dette constitue toujours un frein terrible à l'établissement de politiques plus justes et plus équitables envers les enfants. Le remboursement de la dette absorbe la moitié du budget de certains pays. "Au-delà des grands principes posés en faveur des enfants, il faut s'assurer qu'un processus de surveillance des décisions est instauré et que les ressources nécessaires suivent", insiste Maria Santos Pais. Donner l'accès à de l'eau potable, permettre une vaccination ou distribuer de la vitamine A, cela a un coût. "Or, de plus en plus, des institutions comme l'Unicef dépendent de dons privés, et les sommes fluctuent selon les années. Cela hypothèque l'élaboration de plans cohérents, efficaces, programmés à moyen terme et selon les critères définis pour bénéficier en priorité aux plus pauvres: pour nous, il est essentiel de connaître le montant du budget dont on pourra disposer", souligne-t-elle. En d'autres termes, à défaut d'un engagement plus solidaire des pays riches, dans dix ans, le bilan risque d'être identique à celui de 2002: on savait ce qu'il fallait faire et on ne l'a pas fait. Ou pas assez. Le projet de conclusion de la conférence s'intitule: Un monde digne des enfants. Avec des hommes dignes de ce nom? Pascale Gruber