Dans Sur l'origine des espèces, de 1859, Charles Darwin décrit la concurrence des espèces animales dans leur lutte pour assurer leur survie. Cette lutte fut reprise par des spécialistes des sciences sociales, tels qu'Herbert Spencer et William Graham Sumner, pour établir la théorie du darwinisme social. Cette théorie, appliquant le concept de la sélection naturelle aux sociétés humaines, explique l'histoire de l'humanité comme une rivalité et une concurrence dans laquelle seuls les plus aptes, les plus forts, les plus doués survivent. Donald Trump est l'un des adeptes actuels de cette théorie, depuis des décennies. Dans la vision trumpienne du monde, pauvres et malades sont des perdants, ceux qui prospèrent sont des gagnants. Ils ont démontré qu'ils sont mieux doués et plus aptes à survivre. Un soldat mourant au combat est ainsi un perdant. Pareil pour un ...

Dans Sur l'origine des espèces, de 1859, Charles Darwin décrit la concurrence des espèces animales dans leur lutte pour assurer leur survie. Cette lutte fut reprise par des spécialistes des sciences sociales, tels qu'Herbert Spencer et William Graham Sumner, pour établir la théorie du darwinisme social. Cette théorie, appliquant le concept de la sélection naturelle aux sociétés humaines, explique l'histoire de l'humanité comme une rivalité et une concurrence dans laquelle seuls les plus aptes, les plus forts, les plus doués survivent. Donald Trump est l'un des adeptes actuels de cette théorie, depuis des décennies. Dans la vision trumpienne du monde, pauvres et malades sont des perdants, ceux qui prospèrent sont des gagnants. Ils ont démontré qu'ils sont mieux doués et plus aptes à survivre. Un soldat mourant au combat est ainsi un perdant. Pareil pour un soldat capturé et torturé par l'ennemi, comme John McCain, candidat républicain à la présidence battu par Barack Obama en 2008: ce n'est pas un héros, c'est un perdant. En ce sens, Trump souscrit entièrement à la théorie du darwinisme social. Donald Trump a refusé systématiquement de mettre en place une réponse antipandémique. Son inaction explique grandement que les Etats-Unis (4% de la population mondiale) sont devenus l'épicentre de la pandémie avec 20% des cas mondiaux et 20% des décès. L'incurie fut telle que le président lui-même et beaucoup de ses proches ont été contaminés. Toutefois, Trump et ses partisans s'empressèrent de présenter sa survie comme une preuve de sa force, unique, et de la faiblesse de la Covid-19. Mais il ne s'agit guère de bravoure: le président a surtout eu le privilège de bénéficier de soins de santé les meilleurs au monde, des dizaines de médecins issus des meilleurs hôpitaux gouvernementaux s'occupant de lui. Les Américains ordinaires ne reçoivent évidemment pas une telle attention. Dans ces circonstances, il était facile pour Donald Trump de survivre à l'infection de la Covid-19. Et de démontrer la pertinence de la théorie du darwinisme social, qui voudrait, dans le contexte de la pandémie, que la meilleure façon de se protéger est de développer une immunité collective. Le concept d'immunité collective, telle qu'encouragée par Donald Trump, est associé étroitement à la "survie du plus apte". En conséquence, les consignes de sécurité sont inutiles. Il n'est pas nécessaire d'imposer le port du masque, de proposer la distanciation sociale ou d'empêcher les grands rassemblements publics. La perte de vies humaines est préférable à une réduction de l'activité économique. D'autant que, selon la théorie du darwinisme social, après tout, ceux qui meurent sont des faibles. Ils n'ont pas d'endurance et ne "méritent" donc pas de survivre. Aussi vrai que ceux qui échouent méritent leur échec. L'immunité collective doit donc s'installer, peu importe le nombre de décès. Sauf que, pour atteindre une telle éventuelle immunité, avant l'arrivée d'un vaccin, le nombre de morts (on en est déjà à plus de 250 000 aux Etats-Unis) pourrait être encore bien plus horrible. Pour autant, Trump ne tient pas compte dans son approche du fait que le coronavirus frappe particulièrement les pauvres, les marginalisés, les personnes âgées, les Afro-Américains et les Latinos (trois fois plus touchés que les Blancs) et que des millions d'Américains ont perdu leur assurance maladie, à la suite de la récession causée par la pandémie. Dans la rhétorique xénophobe et raciste du président, tous ceux-là sont des faibles, sans endurance. Ce sont des perdants. Qui ne méritent dès lors aucune attention et aucun respect. Ainsi, la pandémie fournit au président et à ses partisans une occasion privilégiée pour promouvoir la vision trumpienne du monde, basée sur le darwinisme social: il est normal que les riches s'enrichissent, que les forts deviennent plus forts, que les faibles s'affaiblissent et que les pauvres s'appauvrissent. Cela fait partie de la loi de la sélection naturelle. Et dans ce monde-là, certains des partisans de Donald Trump voient le virus comme un nouveau moyen d'obtenir une mobilité sociale ascendante, ces supposés gagnants profitant de la situation pour améliorer leur statut social.