Affaires " Après les années noires [NDLR : les affaires Agusta et Dassault], nos contacts étaient épisodiques. C'était une période de suspicions, un climat lourd où tout le monde nous soupçonnait. Par la suite, nous n'en avons plus parlé. Guy Spitaels n'en parlait jamais " (Guy Coëme). Autoritaire " Il possédait une très grande maîtrise de lui-même. Il ne haussait pas le ton, mais il pouvait se montrer sec " (Philippe Busquin).

" C'était un homme élégant, mais l'élégance peut être brutale. J'avais eu avec lui mon premier débat radio en tant que jeune président des libéraux. J'avais 32 ans. Je m'étais senti le devoir de lui rentrer dans le chou. "Je ne croyais pas participer à un débat de bateleurs", m'a-t-il répondu sèchement. J'étais flingué " (Louis Michel).
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" C'était un homme élégant, mais l'élégance peut être brutale. J'avais eu avec lui mon premier débat radio en tant que jeune président des libéraux. J'avais 32 ans. Je m'étais senti le devoir de lui rentrer dans le chou. "Je ne croyais pas participer à un débat de bateleurs", m'a-t-il répondu sèchement. J'étais flingué " (Louis Michel). " Il n'était pas nécessaire de lui expliquer deux fois les choses. Il comprenait tout très vite, se souvient Michel Jadot. En revanche, il n'aimait pas les gens qui ne le comprenaient pas au quart de tour. Ce n'est pas qu'il était prétentieux, mais il méprisait la bêtise des imbéciles. C'était quelqu'un de très exigeant et, du coup, de très impressionnant. "" Malgré le masque qu'il affichait, l'affect jouait un plus grand rôle qu'on ne le pense dans ses relations. Il avait une grande estime et une affection pour Guy Verhofstadt, même à l'époque où l'on appelait ce dernier baby Thatcher, car il respectait les gens sincères et authentiques " (Louis Michel). " Il fallait se rendre à son bal annuel : là, il se libérait et pouvait être jovial " (Philippe Busquin). Quand Guy Spitaels a emporté la présidence du PS devant Ernest Glinne, en 1981, il n'a obtenu le poste qu'avec une petite longueur d'avance. Le combat qui les opposait se jouait aussi sur la proximité avec la population. " Glinne se voulait l'homme du peuple, raconte Michel Jadot. Spitaels, lui, disait : "Je ne suis pas l'homme au col roulé. Je mets une cravate même pour visiter des usines." Et la mayonnaise a pris : les gens aimaient bien cet universitaire. Il était d'ailleurs un peu séducteur, veillant régulièrement à remonter ses chaussettes et à réajuster sa cravate. "" Il avait atteint des sommets dans le cynisme politique. En dépit de ce qu'il pouvait penser des frères Happart, c'est lui qui les a propulsés en politique. Il a vu l'opportunité que représentait José Happart. Di Rupo a eu un excellent maître... " (un ténor libéral). " De tous les présidents de parti que j'ai connus, toutes époques et toutes couleurs politiques confondues, c'est celui qui avait la volonté la plus forte et la plus élaborée de construire la Wallonie, de lui donner des structures de quasi-Etat. Avec un attachement très fort aux symboles. Je me souviens notamment de Wallonia Wallonia, un spectacle son et lumière qu'il avait organisé à Namur. Il avait la volonté de faire naître un peuple et, à partir de là, de donner un nouvel élan à la Wallonie " (Gérard Deprez). Début 1991... Pour donner de l'éclat à une grand-messe wallonne et socialiste, Spit souhaite louer l'Autoworld, musée bruxellois de l'Automobile dont Herman De Croo est alors président. Mais Dieu, qui compte s'adresser à la foule, pendant la réception, du haut de l'escalier (" Comme un empereur romain ", diront des témoins), ne veut en aucune façon voir flotter, face à lui, les drapeaux belges. Il réclame que ceux-ci soient remplacés par des bannières wallonnes. De Croo fera bien retirer les pavillons noir-jaune-rouge face à la tribune, mais... uniquement pour mieux les dresser de chaque côté de l'esplanade et en augmenter également le nombre. " Quand il était interrogé au Parlement, en tant que ministre des Communications, sur des questions, sans intérêt, de garde-barrières, il répondait toujours avec beaucoup d'ironie, ce qui ridiculisait l'interlocuteur ", raconte Michel Jadot, un de ses proches collaborateurs. Lorsqu'il dirigeait le bureau de parti du PS, c'est là encore l'humour qui lui servait d'arme. " Il s'énervait de temps en temps, mais pas comme André Cools qui hurlait et mettait les gens dehors, raconte un témoin. Spitaels se moquait avec un humour froid et méchant, qui faisait que les gens s'en allaient d'eux-mêmes. "" En 1979, j'ai dû l'affronter pour la première fois lors d'un débat télé sur l'avenir de la Wallonie. Il représentait le Parti socialiste, moi le Parti social-chrétien, et Jean Gol était là pour le Parti libéral. C'est un souvenir cuisant. Je me suis fait massacrer. Par la suite, j'ai souvent dû débattre avec lui, et c'était toujours une épreuve. Il faisait preuve d'une éloquence incisive. Il savait décocher des traits acérés avec une vitesse incroyable " (Gérard Deprez). " En 1979, il devient vice-Premier ministre, je suis son chef de cabinet. On a organisé une petite réception de début de cabinet, pour que les gens apprennent à se connaître. Quand nous sommes entrés dans la pièce, il m'a dit : "Philippe, ne me lâche pas !" Il était intimidé. Pendant toute la soirée, il m'a collé. Sa grande timidité a parfois provoqué des situations compliquées. C'était très difficile pour lui de sortir d'une certaine froideur vis-à-vis des militants. Il n'aimait pas serrer énormément de mains. Tout l'inverse d'André Cools qui, naturellement, prenait les gens dans ses bras " (Philippe Moureaux). " Avant lui, disait Jacques Simonet, le PS entrait au gouvernement comme au bordel et essayait d'en sortir au plus vite. Spitaels a formé une nouvelle école " (Philippe Busquin). " Il est resté profondément marqué par les humiliations que les socialistes subissaient lorsqu'ils étaient admis, presque par effraction, dans des gouvernements dominés par le CVP et le PSC, les seuls légitimes à exercer le pouvoir, semblait-il. Il était en accord avec André Cools pour dire que seule la régionalisation rendrait aux Wallons une partie de leur dignité. Ce qu'il a dit dans sa dernière interview au Soir, une majorité de Wallons le pensent. Elio Di Rupo est la dernière parenthèse belge... " (un socialiste). " Dans l'affaire Agusta, il a été pitoyable. Il a accablé Merry Hermanus et François Pirot, le secrétaire général du PS, un homme d'une fidélité absolue et d'une fragilité psychologique énorme. Il aurait dû assumer : l'argent de Dassault était arrivé au PS après la transaction (30 millions de francs belges), alors qu'il est arrivé avant dans les caisses du SP (90 millions). Il n'y avait donc pas eu de pacte de corruption "(un socialiste). Guy Spitaels a d'emblée compris l'intérêt de séduire les fidèles du clan Happart et du mouvement wallon. " On va les avoir en étant plus wallons qu'eux ", avait-il dit à un de ses proches. Et sa stratégie s'est révélée payante. " C'était un homme supérieurement intelligent, une personnalité d'exception, un homme d'Etat. Il avait parfois l'impression de jouer dans une cour de recréation. Alors il pouvait prendre les gens de haut, les toiser " (Louis Michel). " C'est un personnage qui pouvait prendre de la hauteur, se montrer ironique. Sa stature intellectuelle lui permettait de s'imposer " (Hervé Hasquin). " Il aimait glisser dans ses discours des mots compliqués, comme parousie, que les militants ne comprenaient pas. C'était un jeu pour lui " (Philippe Busquin). " Guy Spitaels était très exigeant, très rigoureux avec ses collaborateurs. Il avait l'habitude de les bombarder de questions. Entre nous, nous appelions ces entrevues des interrogatoires : nous étions alors interrogés comme des étudiants de première candi... Chacun se demandait sur lequel d'entre nous Guy Spitaels allait "se jeter'' : on faisait des paris " (Guy Coëme). " C'était un homme intelligent et loyal. Je ne dirai jamais cela de Di Rupo... " (un libéral). Exigeant, Guy Spitaels n'était pas du genre à dire merci, notamment à ses collaborateurs. " Il nous invitait à aller faire un tour et, parfois, se laissait aller à des confidences, raconte un proche. C'était sa manière de se montrer reconnaissant. " " Il connaissait parfaitement ses hommes et savait à qui il pouvait se fier, assure un pilier du PS. En politique, les choses changent si vite... "" Guy Spitaels était un précurseur. Par exemple, il ne considérait pas les entreprises comme hostiles, il était à la recherche d'une paix sociale à travers l'Europe, il était régionaliste - "Ce sera dur mais les Wallons s'en sortiront" résume sa pensée - et pragmatique, dans le concret : c'est cette alchimie qui a fait de lui un homme politique qui avait une vision moderne du socialisme " (Rudy Demotte). " C'était un homme d'une intelligence brillante mais qui n'a jamais appartenu, idéologiquement, à la famille socialiste. Il y est venu par sa femme et surtout par le biais de l'Institut de sociologie de l'ULB. Il n'a pas été à la hauteur dans les affaires Agusta/Dassault. Dans son livre L'Epreuve (Luc Pire), Merry Hermanus, qui a travaillé en même temps que lui dans un cabinet socialiste, en 1972, raconte comment, quand il avait fini un dossier, il le jetait par terre, laissant les huissiers s'accroupir pour les ramasser. Il avait une attitude extrêmement hautaine, méprisante, mais pas à Ath. Au fil du temps, André Cools, qui l'avait soutenu, avait appris à s'en méfier. Le lendemain de sa mort, Cools aurait dû avoir un rendez-vous avec Didier Donfut pour faire basculer les fédérations hennuyères en faveur de Philippe Moureaux, qu'il soutenait contre Spitaels. Deux événements traduisent son caractère particulier. L'enterrement de sa fille, tuée dans un accident de voiture, qui mobilisa un millier de personnes sur la place d'Ath, qui faisaient la file pour aller saluer les parents. Beaucoup n'ont pas compris cette démesure... Et sa réception au musée de l'Automobile, au Cinquantenaire, en 1991, où même les plus grands devaient attendre pendant une heure pour lui serrer la main. C'était invraisemblable. Il avait tenté de se faire appeler GS sur le modèle de JFK (John Fitzgerald Kennedy) mais ce truc de communication n'a pas marché " (un socialiste). " Son héritage en tant que président, c'est Di Rupo. On se souvient des caricatures de Royer qui le présentaient comme le Roi- Soleil. Ils incarnent tous deux la personnification absolue du pouvoir. Lui aussi représentait le modèle du président qui tenait tous les fils. Et puis ce côté esthète, ce décorum... (Hervé Hasquin). " Je le définirais comme un social-démocrate. Un socialiste pragmatique, mais dans le bon sens du terme, pas celui des petits compromis " (Philippe Busquin). " Il n'était pas l'homme des grandes démonstrations, d'un abord difficile, mais il savait se montrer potache, partir dans de grands fous rires, avoir des cris de grande joie. C'était quand même rare " (Guy Coëme). " Quand il s'est retiré de la politique, nous avions tous les deux soif de connaître les personnes qui se cachent derrière les personnages publics. Nous avons alors eu des entretiens privés. De ces entretiens est née une forme d'affection pudique. J'ai découvert un homme sensible " (Rudy Demotte). " C'était quelqu'un d'extraordinaire sur le plan politique, qui avait une vraie curiosité de l'autre, du monde et de la complexité humaine, qui n'a rien à envier à la complexité politique. Je l'ai côtoyé en tant qu'avocat à un moment de sa vie où il était fragile [le début de l'affaire Agusta/Dassault]. Il avait à ce moment-là certaines difficultés familiales. Je lui ai demandé si je pouvais plaider aussi la dimension humaine de sa situation devant la commission du parlement wallon qui devait décider de la levée de son immunité parlementaire. Il a accepté. Il était pour la première fois face à Eliane Liekendael, procureure générale près la Cour de cassation, qui le poursuivait. Il se réjouissait de se défendre à égalité des armes. Il était très ému. Mais la justice a fait la chasse au grand fauve. Il a été abîmé de manière indigne (l'avocat Marc Uyttendaele). " C'était un homme gentil, aimable, modéré sur le plan socio-économique, un négociateur parfois très dur, mais avec lequel il était possible de faire des compromis. Mais au fil du temps, il s'était radicalisé sur le plan des relations communautaires. Comme je l'ai encore lu dans sa dernière interview, en septembre 2011, il était extrêmement pessimiste sur l'avenir de la Belgique. Je ne partage pas son opinion. Un homme politique doit trouver des solutions. Lorsqu'il a fêté ses 80 ans, à Ath, en 2011, il avait beaucoup apprécié que je sois là " (Wilfried Martens). " Son passage à la Région wallonne a entraîné un changement de paradigme politique. Pour la première fois, un homme politique de premier plan préférait la Région à l'Etat fédéral " (Philippe Busquin). " C'est lui qui a cloué les libéraux dans l'opposition pendant dix ans. Il avait un problème d'ego avec Jean Gol. Les débats entre eux pouvaient être homériques et les passes d'armes, terribles. Mais sa stature intellectuelle et la façon dont il £uvrait, avec des résultats spectaculaires, suscitaient le respect " (Hervé Hasquin). " Guy Spitaels se distinguait par une maîtrise de lui-même exceptionnelle. Je me souviens de quelqu'un de très secret. Un homme de grand mystère, qui lâchait avec parcimonie ses diagnostics. Un peu à la façon d'un Mitterrand. Jusqu'à un certain point, cette façon d'être est liée à l'exercice du pouvoir à de très hauts niveaux de responsabilité. Mais lui, il en jouait beaucoup. Il pouvait laisser planer le doute pendant très longtemps. Il faisait peur à beaucoup de cadres du parti " (Philippe Moureaux). " Sur le plan stratégique, il s'est rarement trompé. En 1981, nous sommes au gouvernement. Je suis ministre de la Justice, lui président de parti. La crise de la sidérurgie prend de l'ampleur. A un moment, il nous convoque, moi et d'autres : nous allons nous-mêmes provoquer une crise politique, sinon on va nous mettre dehors, nous a-t-il annoncé. On a alors mis sur pied une tactique un peu particulière, en lançant un ultimatum aux autres partis à propos de la sidérurgie. Là, Spitaels a réalisé un coup de poker très réussi car, a posteriori, on a su que le CVP man£uvrait dans notre dos pour nous éjecter. Il avait vu juste. Aux élections qui ont suivi, cela n'a pas été un triomphe pour les socialistes, mais pas non plus l'écroulement qu'on nous promettait. Cela nous a permis de rebondir ensuite " (Philippe Moureaux). " C'était l'un de ses formats qui dépassaient la Belgique. S'il avait vécu en France ou aux Etats-Unis, il aurait été un candidat à la présidentielle. Il avait compris que la véritable échelle, c'est le monde " (Louis Michel). " Après cinq ou six ans d'opposition, l'intégration de José Happart sur une liste PS fut une option tactique très habile, même si la marionnette échappa à son manipulateur. André Cools avait prévenu : "Si on le laisse faire, il va exiger un mandat de sénateur pour sa mère" " (un socialiste). " Il était passé maître dans l'art de se composer un personnage, et il savait en jouer. Peut-être même qu'il lui arrivait de se prendre pour le personnage qu'il jouait. Il a remarquablement réussi, d'ailleurs, puisqu'on l'a appelé Dieu. En matière de rôles, au théâtre, on ne fait pas beaucoup mieux " (Gérard Deprez). " Guy Spitaels était très précis, très structuré, très synthétique - il faisait tout le temps des fiches - armé d'un esprit tiroirs " (André Flahaut). " Il a bénéficié d'un contexte favorable. Aux élections de 1987, nous sortions de six ans d'opposition avec un gouvernement libéral-social-chrétien. Le monde de l'enseignement se tournait vers le Parti socialiste. C'est là que Spitaels a eu l'intelligence tactique de proposer des solutions socio-économiques possibles. A l'époque, les libéraux avaient proposé une réforme fiscale. Il les a pris à contre-pied en affirmant que son projet à lui permettrait de réaliser les choses plus vite, mieux et de manière plus juste " (Philippe Busquin). Une voix comme un instrument de pouvoir, une arme. Est-ce le ton, le débit ? Quand il devient de justesse président du PS, en 1981, il téléphone à Guy Coëme : " Sa voix était douce mais ferme, indiscutable. Il m'a demandé de monter à Bruxelles habillé tout de noir : il allait me nommer secrétaire d'Etat. Cette voix, si caractéristique, pouvait aussi se faire très cassante, très dure " (Guy Coëme). " Il était important qu'un homme de son envergure s'engage pour la Wallonie, qui en avait besoin ", dit Frank Vandenbroucke. F.B., V.C., S.G., E.R., M-C.R., L.v.R." Il était passé maître dans l'art de se composer un personnage, et il savait en jouer. En matière de rôles, au théâtre, on ne fait pas beaucoup mieux "