DE NOTRE CORRESPONDANTE
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DE NOTRE CORRESPONDANTE Il parle de ses " prises " comme un pêcheur évoque les merveilles ramassées dans ses filets : " Ma plus grande fierté est d'avoir trouvé une bombe de 2 tonnes, raconte Dietmar Staude, en écartant les bras. Elle faisait 2 mètres de longueur et, si elle avait éclaté, elle aurait fait des dégâts jusqu'à 3 kilomètres à la ronde ! " L'accent est non pas marseillais, mais très nettement saxon ; le bonhomme n'est pas conteur, il est ingénieur, il exerce une profession peu commune, mais toujours utile en Allemagne : chercheur de bombes. Plus précisément, Dietmar Staude a mis au point une technique qu'il est le seul à posséder dans son pays : l'analyse de photos aériennes pour repérer du ciel tout engin qui n'aurait pas explosé durant la Seconde Guerre mondiale. Dans son petit bureau situé à la périphérie de Dresde (Saxe), ce géologue de formation - salarié d'une entreprise spécialisée dans le conseil en environnement - passe donc son temps à compulser les documents qu'il a dénichés aux archives militaires américaines ou britanniques. Les bombardements alliés étaient en effet soigneusement photographiés par des appareils fixés aux avions, à raison d'une vue par seconde, pour attester le " travail " accompli. En passant ces photos d'époque dans une machine qui les restitue en trois dimensions et grâce à " trois années d'expérience minimum ", Dietmar Staude sait aujourd'hui distinguer, en fonction du trajet des bombes et de leur impact au sol, celles qui ont creusé un large cratère en éclatant de celles qui se sont enfoncées sous terre, laissant peu de traces sur leur passage. Plus de soixante ans après la guerre, ces obus oubliés font régulièrement parler d'eux : trois morts lors de travaux de terrassement à Berlin en 1993, un mort l'an dernier lors de l'élargissement de l'autoroute A 3, à la hauteur d'Aschaffenburg, en Bavière. Si de tels accidents mortels restent assez rares, il ne se passe pas un mois en Allemagne sans que l'on découvre un engin à désamorcer. Dietmar Staude est donc régulièrement appelé par des collectivités publiques ou des entreprises en bâtiment soucieuses de prendre leurs précautions avant d'envoyer un bulldozer creuser le sol de certaines régions. La ville d'Iéna (Thuringe) veut construire une nouvelle ligne de tramway ? C'est un mois de travail - facturé 2 000 euros. Le Land de Thuringe veut assainir l'emplacement d'une ancienne raffinerie pour en faire une zone industrielle ? Six mois de prospection - et près de 100 000 euros. " J'aime faire ces investigations, confie celui qui affiche une cinquantaine d'opérations de déminage réussies à son tableau de chasse depuis le début de ses activités, en 1992. Je me sens à la fois détective et historien. " Mais, à 50 ans passés, il va devoir préparer la relève. Car, si chercher les bombes de la guerre n'est pas franchement une profession d'avenir, il y a encore beaucoup de pain sur la planche : selon une étude du ministère des Finances, il faudra en effet plus de deux cents ans pour sortir du sol allemand tout ce qui n'a pas explosé entre 1939 et 1945. l BLANDINE MILCENT