"Cette partie de la Bretagne est appelée la Bretagne romantique", raconte Frédéric Paulin, auteur d'une formidable trilogie sur l'histoire du djihadisme ( La Guerre est une ruse, Prémices de la chute et La Fabrique de la terreur chez Agullo Noir) au volant de son véhicule sur une jolie route de campagne entre Rennes et Saint-Malo. Nous sommes la matinée du 14 août et dans quelques heures, une manifestation d'antivax sillonnera le centre de Rennes en fustigeant celles et ceux qui profitent d'un généreux soleil estival pour flâner aux terrasses de cette ville de "nantis" et de "bourgeois". Ambiance.
...

"Cette partie de la Bretagne est appelée la Bretagne romantique", raconte Frédéric Paulin, auteur d'une formidable trilogie sur l'histoire du djihadisme ( La Guerre est une ruse, Prémices de la chute et La Fabrique de la terreur chez Agullo Noir) au volant de son véhicule sur une jolie route de campagne entre Rennes et Saint-Malo. Nous sommes la matinée du 14 août et dans quelques heures, une manifestation d'antivax sillonnera le centre de Rennes en fustigeant celles et ceux qui profitent d'un généreux soleil estival pour flâner aux terrasses de cette ville de "nantis" et de "bourgeois". Ambiance. Pour l'heure, Frédéric Paulin (49 ans) nous apprend, à l'approche du panneau indiquant Combourg, que c'est dans le château de cette petite commune d'Ille-et-Vilaine que François-René de Chateaubriand écrivit ses Mémoires d'outre-tombe. Une quinzaine de minutes plus tard, le lauréat du Grand prix de la littérature policière 2020 pour la trilogie évoquée plus haut se gare devant chez lui. Une maison en pierre, à Montreuil-sur-Ille, bourgade d'un peu plus de 3 000 âmes. L'intérieur est simple, coquet et chaleureux. A peine le temps de remarquer le classique de Public Enemy It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back qui trône à côté de la platine et la Une de Libération du 12 septembre 2001, sous verre et accrochée au mur, que déboulent des escaliers les bonnes bouilles de Basile et Gaspard, les deux enfants de Frédéric et Julie, son amoureuse depuis plus de vingt ans. Pendant que l'auteur d'une petite dizaine de romans fait chauffer l'eau dans la cafetière italienne, on en profite pour fureter dans la collection de vinyles de l'écrivain qui a incontestablement bon goût: PJ Harvey, The Clash, Miossec, N.W.A, Neil Young, Mogwaï ou Girls in Hawaii font bon ménage dans sa discothèque. Cela fait quasi vingt ans que Frédéric Paulin porte en lui La Nuit tombée sur nos âmes (1). En 2001, le futur romancier travaille à son doctorat en sciences politiques sur la réinsertion des militants de la gauche extraparlementaire, la LCR, les maoïstes, qui après avoir essayé de faire la révolution dans les usines se sont réinsérés dans la nouvelle gauche, les syndicats, la presse ou les universités. C'est parce qu'il a créé des liens avec ces structures, mais aussi par intérêt purement intellectuel, que le jeune homme se retrouve dans un bus en direction de Gênes. "Quand 500 000 personnes manifestent dans une ville et que même l'animal politique qu'est Chirac dit: " Je ne suis pas d'accord avec eux mais il faut les écouter", explique l'auteur en terminant sa deuxième tasse de café, ça me semblait important en tant que citoyen d'être présent et de dire que je ne voulais pas de ce monde-là." On se souvient probablement plus du 11-Septembre que du chaos et de la répression policière qui se sont abattus sur Gênes entre les 19 et 22 juillet 2001 ou de la mort du jeune militant Carlo Giuliani, tué par la police. On a oublié peut-être aussi le virage "à droite toute!" des sept pays les plus industrialisés, plus la Russie de Poutine. "Berlusconi était au pouvoir à l'époque et Gianfranco Fini, l'ancien président du parti néofasciste MSI, était président du conseil des ministres, rappelle Paulin. C'était un gouvernement de droite extrême avec des flics qui savaient qu'ils étaient couverts et faisaient tout pour briser physiquement le mouvement. Pendant deux semaines, la ville est sortie des accords de Schengen. L'Etat italien dérogeait aux droits communautaires qui étaient censés unir tous les Européens. C'était une visionproblématique de la démocratie." Si La Nuit tombée sur nos âmes est un incontournable de cette rentrée littéraire, ce n'est pas seulement parce que l'auteur nous adresse une indispensable piqûre de rappel sur ces événements. Fort d'un devoir de mémoire qui habite son oeuvre - on peut aussi citer La Grande Peur du petit blanc, sur la guerre d'Algérie, et La Dignité des psychopathes, sur Sigmaringen, ville du sud de l'Allemagne qui abrita tous les collaborateurs français lors de la débâcle de 1944, tous deux disponibles chez Goater Noir - le successeur de La Fabrique de la terreur est incroyablement frénétique, sous adrénaline, immersif et documenté. Frédéric Paulin dessine une galerie de protagonistes (journaliste, couple de militants, flic infiltré... sans oublier le volet policier italien) pour tisser une toile oppressante, violente et anxiogène à souhait. Une toile dans l'esprit de celle de David Simon qui, dans la série HBO The Wire, propose à travers une multitude de points de vue une radiographie de la ville de Baltimore. "Ma compagne m'a dit que c'était un roman autobiographique, c'est vrai que, sans le vouloir, j'ai fait un truc qui est très personnel, concède Frédéric Paulin. Julie m'a vu rentrer de Gênes dans un état qui était tout sauf calme et serein. Je n'avais pas beaucoup dormi et j'ai eu peur pour ma vie comme jamais je n'avais eu peur. Carlo Giuliani s'était fait tuer fin d'après-midi et j'étais dans la foule avec des chaussures de randonnée, un bandana et du collyre pour les yeux. J'ai rejoint les tute bianche (NDLR: les tuniques blanches en français, un mouvement altermondialiste prônant la désobéissance civile) qui, j'en parle dans le livre, avaient un camion avec un sound system qui balançait du Clash et du Rage Against The Machine. Les tute bianche fonçaient sur les flics et j'étais à quelques centaines de mètres de la place où Carlo s'est fait tuer. J'ai vu des policiers balancer des cannettes de bière sur la foule, des retraités avec des badges de Attac se faire savater par les forces de l'ordre alors qu'ils ne présentaient aucune menace, une gamine tabassée gratuitement... Il y a eu très peu d'écrits sur Gênes, quelques articles de fond, bien sûr. Je vous encourage à mettre la main sur Diaz. Un crime d'Etat, un film de Daniele Vicari qui raconte les violences policières inouïes lors de l'assaut contre l'école Diaz, la nuit du 21 au 22 juillet 2001. Il y a eu très peu de condamnations lors du procès. La plupart des responsables sont montés en grade. Justice n'a pas été faite." C'est l'heure de la pause. Et des crêpes bretonnes, "la" spécialité locale, qu'on avale gentiment en papotant de choses et d'autres autour d'une bouteille de vin blanc. La conversation prend un tour plus intime. En remontant le fil du temps, Frédéric Paulin se souvient de Madame Veluet, sa prof de français, d'histoire et de géographie lorsqu'il était en quatrième au collège Marcel Rivière à Lagny-sur-Marne, en Seine-et-Marne. "Elle proposait un cours de littérature axé sur un genre précis, comme le roman rural ou le roman historique. Un jour, elle a choisi le roman noir et nous a donné une liste de lectures qui comprenait Charles Exbrayat, Agatha Christie ou Conan Doyle. On en choisissait un et on devait remettre une fiche de lecture le mois suivant. J'ai eu la chance que ma mère en achetait souvent plusieurs mais je n'ai pas à proprement parler une culture polar. Reste que Madame Veluet est quelqu'un d'important dans mon parcours. Au même titre que Joe Strummer, le chanteur de The Clash, et même Céline. Un affreux bonhomme mais un immense écrivain. Voyage au bout de la nuit est un grand roman noir." Et de citer aussi entre Deux ans de vacances de Jules Verne, Martin Eden de Jack London, Moby Dick de Melville ou Au coeur des ténèbres de Conrad. Une autre lecture marquante et formatrice: Crime et châtiment de Dostoïevski. "Je le lisait en attendant mon père, ingénieur chez Citroën, qui venait me chercher quand je travaillais sur une chaîne de montage à Aulnay-sous-Bois, à 18 ans", sourit l'auteur. Qui croit plus que jamais au pouvoir de la littérature parce qu'"elle crée, construit et constitue un individu".