L'arrivée des antibiotiques, découverts par Alexander Fleming en 1928, et largement utilisés sur le front pendant la Seconde Guerre mondiale, a chamboulé la médecine moderne. En Europe, une personne hospitalisée sur trois reçoit aujourd'hui un traitement antibiotique. Sans diagnostic poussé, souligne une étude, effectuée sur plus de 100 000 patients dans le monde, du laboratoire de microbiologie médicale de l'université d'Anvers et la société bioMérieux. Cette surconsommation a plusieurs revers : l'épuisement des bons microbes intestinaux et de l'équilibre métabolique, une r...

L'arrivée des antibiotiques, découverts par Alexander Fleming en 1928, et largement utilisés sur le front pendant la Seconde Guerre mondiale, a chamboulé la médecine moderne. En Europe, une personne hospitalisée sur trois reçoit aujourd'hui un traitement antibiotique. Sans diagnostic poussé, souligne une étude, effectuée sur plus de 100 000 patients dans le monde, du laboratoire de microbiologie médicale de l'université d'Anvers et la société bioMérieux. Cette surconsommation a plusieurs revers : l'épuisement des bons microbes intestinaux et de l'équilibre métabolique, une résistance accrue des bactéries, l'explosion des infections nosocomiales et l'apparition de nouvelles espèces bactériennes. En novembre dernier, l'OMS mettait en garde : si rien ne bouge, le monde entrera dans une " ère postantibiotique, dans laquelle les infections courantes pourront recommencer à tuer ". En Europe, l'antibiorésistance tue déjà 25 000 patients chaque année et pourrait causer 10 millions de morts par an dans le monde en 2050. Plus que le cancer. Face à cette impasse thérapeutique, une ancienne méthode renaît de ses cendres. Découverts en 1917 par Félix d'Hérelle, avant d'être éclipsés par les antibiotiques, puis exploités par la dictature soviétique, les virus " mangeurs de bactéries " pourraient prendre, demain, le relais. Ces virus bactériophages sont 50 à 100 fois plus petits qu'une bactérie. Mais ce sont des prédateurs-nés : en s'agrippant à leurs proies, ils injectent leur propre ADN, se multiplient et les tuent. En moins de 30 minutes, la bactérie meurt, infectée par des centaines de particules virales qui, à leur tour, partent à la recherche de nouvelles victimes. On recense entre 6 000 et 7 000 espèces de phages différents. Chaque phage s'attaquant à une bactérie bien précise, il suffit de les sélectionner et de les faire absorber au patient pour le soigner. Un remède ultraciblé et peu onéreux, mais longtemps dédaigné par l'Occident. Pour une raison pharmaco-économique : organismes vivants, les phages ne peuvent être brevetés. Plusieurs start-up commencent à s'intéresser à ces virus guérisseurs, dont la française Pherecydes Pharma, qui mène la phase 2 d'un essai clinique destiné à homologuer un cocktail thérapeutique pour traiter les infections cutanées causées par la bactérie Escherichia coli chez les grands brûlés. L'essai est mené dans six centres hospitaliers internationaux dont l'hôpital militaire de Neder-Over-Heembeek, dans le cadre du programme européen Phagoburn. Financé à hauteur de 5 millions d'euros, ce projet intégrera, à terme, 200 patients en France, en Belgique et en Suisse. Mais en attendant de sauver des vies, les phages se cherchent toujours un cadre règlementaire. Alors que des dizaines de touristes médicaux se font déjà soigner de la sorte à Tbilissi, en Géorgie, contre des infections nosocomiales résistantes aux antibiotiques. DORIAN PECK