A Anvers, elles sont vingt, déterminées à conserver leur voile. Déscolarisées depuis le 11 septembre, quand le Conseil de l'enseignement de la Communauté flamande a décidé d'interdire le port du foulard dans toutes ses écoles, ces jeunes filles suivent leurs études par correspondance. Qu'importe, lâchent-elles, " ce foulard ne leur coûtera pas leur scolarité ". Elles bénéficient d'ailleurs de cours de soutien professés par l'association Vrije Keuze, mise en place pour aider les adolescentes " exclues ". " Ce sont des militants. Ils veulent soutenir ces jeunes filles, car leur volonté est de réussir leur année scolaire et de décrocher leur diplôme. Seules chez elles, elles ne réussiraient pas ", commente Mina Chebaa, l'une des responsables. Vrije Keuze a aménagé des lieux (dont la localisation demeure " secrète ") pour accueillir les jeunes filles voilées, rejointes par trois camarades masculins. Le Vif/L'Express peut-il les rencontrer, les interviewer ? C'est un non courtois mais ferme : " Elles préfèrent rester concentrées sur leurs études. " L'échange tournera court.
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A Anvers, elles sont vingt, déterminées à conserver leur voile. Déscolarisées depuis le 11 septembre, quand le Conseil de l'enseignement de la Communauté flamande a décidé d'interdire le port du foulard dans toutes ses écoles, ces jeunes filles suivent leurs études par correspondance. Qu'importe, lâchent-elles, " ce foulard ne leur coûtera pas leur scolarité ". Elles bénéficient d'ailleurs de cours de soutien professés par l'association Vrije Keuze, mise en place pour aider les adolescentes " exclues ". " Ce sont des militants. Ils veulent soutenir ces jeunes filles, car leur volonté est de réussir leur année scolaire et de décrocher leur diplôme. Seules chez elles, elles ne réussiraient pas ", commente Mina Chebaa, l'une des responsables. Vrije Keuze a aménagé des lieux (dont la localisation demeure " secrète ") pour accueillir les jeunes filles voilées, rejointes par trois camarades masculins. Le Vif/L'Express peut-il les rencontrer, les interviewer ? C'est un non courtois mais ferme : " Elles préfèrent rester concentrées sur leurs études. " L'échange tournera court. Si la Communauté française devait, elle aussi, adopter un décret d'interdiction similaire, que faire des filles qui désirent rester voilées ? Faut-il craindre par ricochet l'apparition d'établissements scolaires musulmans ? Car, rien, sur le plan légal, ne l'interdit, sous réserve du respect de certaines conditions (1). " C'est dans la logique des choses, relève Didier De Laveleye, directeur du Mrax. A partir du moment où certains établissements scolaires interdisent le port du voile - ce que nous condamnons - on va forcément vers l'émergence d'un réseau d'enseignement musulman. " Tout de même, en Communauté française, déjà plus de 90 % des écoles secondaires interdisent le port de tous signes religieux. Toujours selon la Communauté, aucun projet d'établissement musulman ne serait en préparation. En fait, depuis l'ouverture controversée du lycée musulman Avicenne, en septembre 2007, à Bruxelles, le terrain reste en friche. Le lycée Avicenne, porté par la mosquée al-Khalil, " tournerait bien ". Nous avons, vainement, tenté de convaincre Mohammed Laroussi, directeur de l'établissement, de nous rencontrer, le temps d'un reportage. Une fois encore, nos requêtes ne rencontreront aucun écho. En cause : une enquête publiée par notre hebdomadaire en 2002 sur le parcours de l'un des assassins de Massoud (et passé par al-Khalil), jugée " hostile ", voire " mensongère ". " Nous songeons même à porter plainte ", nous dit-on. Située près de la station Comte de Flandre, rue Vanderstraeten, l'école secondaire Avicenne (ainsi baptisée en mémoire du célèbre médecin et philosophe iranien du xie siècle) est abritée dans les bâtiments de la mosquée al-Khalil, à Molenbeek-Saint-Jean. Ses dirigeants sont réputés proches de l'organisation des Frères musulmans : ils prêchent la " réislamisation " des masses musulmanes, notamment par l'éducation. Aujourd'hui, l'école, qui se veut un " tremplin pour le jury central " (comme d'autres écoles privées), accueillerait une cinquantaine d'élèves, majoritairement des filles, réparties en trois classes. Ils y suivent un enseignement religieux et des cours de culture arabe, en plus des matières traditionnelles. A l'entrée, les élèves sont sélectionnés sur dossier et se soumettent à un examen. Les frais de scolarité s'élèvent à 150 euros par mois, une somme qui n'est pas à la portée de tous les foyers. Ouverte sans subsides (elle ne souhaite pas entamer cette démarche), la mosquée fait régulièrement appel aux dons des fidèles. Chez les jeunes filles, la possibilité de porter le foulard semble être la principale motivation de leur inscription. Officiellement, l'école a été créée en raison de " l'exclusion des filles voilées de vos écoles ", selon un éducateur du lycée. En réalité, il existe un seul établissement musulman reconnu (le diplôme est homologué) et subsidié par la Communauté : l'école fondamentale al-Ghazali, du nom d'un illustre penseur musulman du xiie siècle. Nichée à deux pas du rond-point Schuman, à Bruxelles, rien ne la distingue des immeubles de bureaux avoisinants. Autrefois installée dans l'enceinte même de la mosquée du Cinquantenaire (réputée wahhabite, la forme la plus rigoriste de l'islam sunnite), l'école loue aujourd'hui un bâtiment indépendant de l'édifice religieux (bien que celui-ci soit le propriétaire du lieu). L'aménagement intérieur est sommaire et encaissé, ni réfectoire ni cuisine, le patio fait office de cour de récréation : depuis plusieurs années, l'école ne peut plus accueillir de nouveaux élèves (elle en compte 210, tous de confession musulmane, autant de garçons que de filles), mais " l'ambiance est chaleureuse ". Ce jour-là, la directrice, Claire Dupuis, une Belge convertie, nous reçoit poliment et nous fait visiter les lieux. Dans son bureau, elle livre quelques commentaires : " Le fait que nous étions dans la mosquée alimentait les fantasmes d'école coranique et de cours rythmés par la prière. Or nous nous soumettons à l'inspection scolaire, nous suivons les programmes officiels de l'enseignement, tout en offrant aux élèves un environnement musulman. " Et, souligne la responsable, " il n'y a ni obligation ni interdit en ce qui concerne le voile " - deux tiers des fillettes d'al-Ghazali portent le foulard. " En 1re primaire, deux le mettent, en 6e, deux ne le mettent pas ", précise-t-elle. De même, sur les 23 institutrices (toutes de confession musulmane), 5 ont la tête nue. Parmi l'équipe pédagogique figure un professeur d'éducation physique qui assure ses cours de natation aux 1re et 2e primaires ; à partir de la 3e, filles et garçons refusent le maillot de bain. Au cours de gymnastique, les fillettes gardent le foulard. " Nous ne jugeons pas dangereux de faire travailler les élèves dans ces conditions : la sécurité et l'hygiène sont de faux arguments. "L'établissement a ouvert il y a vingt ans et Claire Dupuis assure avoir " fait ses preuves ". L'an dernier, son taux de réussite au CEB (Certificat d'enseignement de base) s'élevait à un peu moins de 70 % (la moyenne de la Communauté française grimpe à 87 %), mais " il se révèle très bon par rapport à notre public scolaire ". Pourtant, depuis deux décennies, les soupçons pèsent toujours sur l'école al-Ghazali, selon Claire Dupuis : les élèves et l'équipe éducative subissent souvent des agressions verbales lors de sorties scolaires. La directrice prend alors les devants sur les sujets sensibles. Le créationnisme ? La théorie de l'évolution est présentée aux élèves comme une hypothèse parmi d'autres, car " elle n'est pas sûre à 100 %, il demeure des points d'interrogation ". Les cours de langue arabe ? Ils ne sont plus inclus dans l'horaire depuis dix ans. Les cours de culture musulmane ? L'école n'en organise pas. Pour le secondaire, la moitié des élèves, affirme Claire Dupuis, s'inscrit au lycée Avicenne, qui afficherait, selon Claire Dupuis, " un très bon taux de réussite au jury central ". " Je ne crois pas que l'interdiction du foulard entraînera la création d'écoles musulmanes. Voilà plus de vingt ans que la possibilité existe et nous sommes toujours les seuls à offrir un cadre musulman. La difficulté reste de trouver des immeubles, et le réseau catholique n'est pas prêt à lâcher ses bâtiments ", poursuit Claire Dupuis. La législation belge a reconnu le culte islam en 1974. Depuis cette date, l'Etat confère en effet aux musulmans le droit d'ouvrir leurs établissements. Mais ce projet se heurte en effet à plusieurs obstacles : la recherche de locaux adaptés, le financement et la mobilisation des familles pionnières. La prudence de beaucoup de parents limite aussi le développement de ces établissements. Enfin, la communauté maghrébine ne présente pas un front uni. A la différence des Turcs, qui, par-delà leur fragmentation ethnique, idéologique et religieuse, serrent les rangs autour de leurs étendards : la langue et l'attachement à la nation turque. " C'est par le biais de l'économie que se fera l'intégration. A la chinoise " : Mete Ozturk en est convaincu. Le trentenaire en costume-cravate dirige un Lucernacollege, un établissement scolaire libre néerlandophone, à Bruxelles. " Ce n'est pas une école confessionnelle ", précise le jeune homme. L'institution accueille les jeunes filles voilées et plus de 60 % des 107 élèves sont turcs, les autres se déclinent aux couleurs de l'islam modéré (pakistanais, libanais, albanais...), tous sont de confession musulmane. " Nous nous battons pour qu'on n'aiguille pas systématiquement les jeunes allochtones vers les filières manuelles, sous prétexte que leurs pères sont ouvriers : c'est la force de notre projet ", se félicite Mete Ozturk. Un projet soutenu et financé par son pouvoir organisateur, turc lui aussi. Car, derrière les Lucernacollege (4 établissements secondaires, deux écoles fondamentales, 3 internats), on retrouve l'association Betiad réunissant des patrons d'entreprise belgo-turcs. Betiad serait proche du groupe de Fethullah Gülen, qui est très actif notamment dans l'éducation. Gülen, adepte du créationnisme, vit exilé aux Etats-Unis. Subventionnés par la Communauté flamande, la location et l'entretien des bâtiments restent à la charge des collèges. Ces frais sont assurés par Betiad. C'est d'ailleurs dans un bâtiment aux formes rectangulaires, mi-béton rouge, mi-verre, sur le quai industriel à Anderlecht, que Mete Ozturk organise un tour guidé. Qu'importe qu'il ressemble plus à l'immeuble de bureau qu'il était naguère qu'à une école secondaire. Les lieux sont fonctionnels et spacieux. " Notre volonté est de les faire réussir, dans le strict respect du principe de la liberté confessionnelle, martèle le directeur, en leur proposant une remise à niveau en néerlandais (7 heures hebdomadaires plutôt que 5). En inscrivant dans leur cursus une étude dirigée (organisée par les enseignants après les cours), des cours de rattrapage sur l'heure de midi. En leur offrant un coaching sur mesure assuré par un étudiant du supérieur (très souvent turc, il sert d'exemple de réussite). En interdisant toute autre langue que le néerlandais dans l'enceinte de l'établissement. En proposant des cours de néerlandais aux parents. En visitant les familles tous les trimestres. En ouvrant les portes du lycée les mercredis et les samedis (pour les sortir de leur quartier). L'année dernière, l'école a enregistré les meilleurs progrès, pour atteindre un taux de réussite de 75 %, pour une moyenne flamande de 85 %. Le programme séduit les parents. " Ils pensent trouver ici rigueur et discipline. " La méthode semble fonctionner, mais rappelle la mouvance nourdjou de Fethullah Gülen, qui a développé un vaste réseau d'écoles dans de nombreux pays. But inavoué : forger une élite turque, favorable à la Turquie et à l'identité turque, notamment dans un esprit lobbyiste. Selon Meryem Kanmaz, chercheuse à l'université de Gand, " les concepteurs de ces écoles démarchent au besoin des familles turques pour débaucher les meilleurs élèves de la communauté afin qu'ils viennent étudier dans leurs écoles. Ils ciblent d'ailleurs les Turcs plutôt que des élèves issus d'autres communautés de l'immigration, comme les Marocains. " L'établissement insiste, lui, sur l'indépendance de son projet pédagogique : " C'est une école comme toutes les autres, avec un enseignement de qualité. " Elle est ouverte à tous, quand bien même Mete Ozturk reconnaît qu'il lui faudra faire ses preuves avant d'accueillir des élèves non musulmans. En tout cas, les collèges Lucerna font école en Communauté française. Deux écoles primaires privées, l'une à Marchienne-au-Pont, l'autre à Bruxelles, ont récemment ouvert leurs portes. Les Ecoles des étoiles se veulent " non confessionnelles et ouvertes à tous ", même si la population est majoritairement immigrée : tout sauf une réponse à l'interdiction du voile dans la majorité des établissements de la Communauté française. Ici, de toute façon, " le problème ne se pose pas, puisqu'il s'agit d'un enseignement primaire ". Ici aussi, on vise un enseignement performant et on se vante d'un suivi individuel des élèves. La directrice de l'école bruxelloise, Gaëlle Foulon, se dit liée à aucun mouvement structuré de l'islam turc. Pourtant, au sein du pouvoir organisateur, commun aux deux écoles, on identifie le centre d'enseignement Prisma, proche de Betiad et du mouvement nourjou. Une chaîne d'intérêts partagés. S. GH. (1) Pour bénéficier d'un subventionnement, les écoles ne peuvent pas séparer les garçons et les filles et ne peuvent pas réclamer des frais d'inscription. SORAYA GHALI" La sécurité et l'hygiène sont de faux arguments "La communauté maghrébine ne présente Pas un front uni" Les familles turques sont démarchées pour débaucher les meilleurs élèves "