Simone Gbagbo, la virago mystique d'Abidjan

(En 1996, l'intransigeante Simone et son mari, Laurent, ce " gauchiste " repenti qui, après avoir défié le défunt patriarche ivoirien Félix Houphouët-Boigny, combat son dauphin Henri Konan Bédié, survivent par miracle à un accident de voiture. Pour Simone, aucun doute : le couple vient d'échapper par la volonté du Très-Haut à une tentative d'assassinat.)
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(En 1996, l'intransigeante Simone et son mari, Laurent, ce " gauchiste " repenti qui, après avoir défié le défunt patriarche ivoirien Félix Houphouët-Boigny, combat son dauphin Henri Konan Bédié, survivent par miracle à un accident de voiture. Pour Simone, aucun doute : le couple vient d'échapper par la volonté du Très-Haut à une tentative d'assassinat.) " Dès lors, l'ancienne égérie de la JEC (la Jeunesse étudiante chrétienne) s'éloigne plus encore de la planète catho, trop tiède, pour graviter dans l'orbite du protestantisme pentecôtiste, où elle finira par entraîner son époux, jadis pensionnaire du petit séminaire de Gagnoa. Et ce sous l'influence de pasteurs interlopes choyés par la présidence, tel le "conseiller spirituel" Moïse Koré, ancien international de basket-ball et négociant en armements. Lors de dîners arrosés au whisky et au cognac, il arrivait à ce prophète d'opérette, figure de proue de l'Eglise Shekinah Glory, filiale ivoirienne d'un culte évangélique d'outre-Atlantique, de désigner avec l'aide des esprits le "diable", que celui-ci se nommât (Jacques) Chirac ou (Alassane) Ouattara. Eclectique, Simone ouvrira à d'autres gourous plus ou moins illuminés le portail du palais, théâtre chaque vendredi d'une séance de prière réservée aux fidèles les mieux en cour. A ses yeux, la messe est dite : la Côte d'Ivoire est devenue l'un des champs de bataille de la guerre sans merci que l'islam livre au christianisme. [...] Au printemps 2011, à l'heure où les forces ouattaristes assiègent à Abidjan l'ultime fortin d'un régime aux abois, Simone s'entête : "Laurent, tu es l'élu de Dieu. Si tu cèdes, c'est que tu n'es pas garçon." Entendez : "Tu n'as pas l'étoffe d'un homme, un vrai." "Lui était alors disposé à transiger, à se prêter à une médiation, voire à négocier la reddition, confie un ami du couple, témoin à distance de cet épilogue crépusculaire. Elle, jamais. On l'entendra même invoquer le secours d'une légion d'anges." Cet aveuglement ébranle-t-il alors le tandem conjugal ? Probable. "Si nous faisons ce que tu préconises, lui aurait lancé son mari dans le réduit de Cocody, nous allons tous mourir. Mais après tout, si c'est ce que tu veux..." Selon des sources concordantes, Laurent obtiendra de ses geôliers d'être assigné à résidence ailleurs que son épouse. Bien sûr, lire les épreuves de cet ouvrage en fut une. Il n'empêche : quiconque tente de cerner la psyché d'une si rugueuse pasionaria se doit d'étudier ligne par ligne le pensum autobiographique intitulé Paroles d'honneur, paru en 2007, pavé de 500 pages à la construction parfois erratique, pompier, redondant et parsemé de coquilles. [...] Rien ne manque, ni les "complots", maçonniques ou pas, ni la "diabolisation", ni la "calomnie", ni le "lynchage médiatique", ni les méfaits d'énigmatiques "araignées de l'ombre", formule invoquée une douzaine de fois en 100 pages. Dédié à cet époux "épatant", digne d'une "admiration profonde, jamais érodée", l'exergue mérite d'être cité : "Salut à toi, Laurent ! Tu nous as forgé une âme forte et résistante, prête, comme Sisyphe, à remonter notre Afrique depuis les abîmes du bannissement et de la déchéance ancestrale jusqu'à la lumière de la Libération et de l'épanouissement total." Référence hardie : sauf erreur, le rocher que le héros mythologique cher à Albert Camus s'échine à hisser finit toujours par rouler au bas de la montagne. Qu'importe, la pieuse Simone voit le doigt de Dieu partout. Quand, en novembre 2006, le Conseil de sécurité de l'ONU adopte la résolution 1721, laquelle prolonge d'un an le bail de Gbagbo à la présidence, elle y décèle un signe du ciel : Jean, chapitre XVII, verset 21 : "Que tous soient un." [...] Au fil des pages, la première dame règle ses comptes, écrasant de son mépris la cohorte des censeurs, des imposteurs et des couards, retricotant l'histoire à sa manière. Le journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer, porté disparu depuis le 16 avril 2004 ? Simone feint de se demander s'il "a vraiment été enlevé un jour". Et qu'importe si l'intéressé fut kidnappé peu après un ultime rendez-vous avec Michel Legré, le beau-frère de Madame. "Le peu que la rumeur en disait, écrit fielleusement celle-ci, n'était pas très honorable." Le raid aérien de l'aviation loyaliste sur le lycée Blaise-Pascal de Bouaké, fatal en novembre de la même année à neuf militaires français du dispositif Licorne, la force d'interposition déployée dès septembre 2002 entre assaillants nordistes et armée régulière ? Elle doute de la réalité des décès et, au risque de la contradiction, impute à demi-mot le carnage à un obus parti du camp des insurgés tout proche... " (Elle aura été la secrétaire ô combien particulière puis l'épouse du vieux satrape zimbabwéen Robert Mugabe, de 41 ans son aîné. Au pays, son arrogance et sa cupidité vaudront à Grace Marufu deux sobriquets : Disgrace - la Honte - et The First Shopper - la Première Acheteuse.) " Un jour de razzia sur la via Veneto, fameuse artère romaine où fut en partie tournée... La Dolce Vita, de Federico Fellini, exaspérée par la horde de reporters qui l'escortait, elle les foudroya par ces mots : "Est-ce donc un crime que de faire du shopping ?" [...] Dans le florilège maison, une autre repartie vaut son pesant de caviar. Celle qu'asséna Sa Majesté au journaliste qui s'étonnait de sa passion pour les chaussures hors de prix : "J'ai des pieds très fins, je ne supporte que les Ferragamo." Voilà qui devrait lui valoir une place de choix dans le club très fermé des accros de l'escarpin, au côté de la diva philippine Imelda Marcos, passée à la postérité pour sa collection de hauts talons, ou de la Syrienne Asma el-Assad, épouse du boucher Bachar et fan des Louboutin aux semelles de cuir rouge sang. Quand elle veut s'amender, la reine à gros sabots et aux délicats petons pousse le zèle jusqu'à prétendre qu'elle dessine, taille et coud sa garde-robe. [...] Dans la mascarade télévisée sud-africaine évoquée plus haut (un documentaire intimiste d'une risible complaisance diffusé en juin 2013 sur la chaîne SABC 3), Grace arbore en toute simplicité une robe bleutée à motifs floraux et un collier de perles ; côté coiffure, point de foulard, mais des dreadlocks - tresses rastas - à l'air libre. Sobriété dictée par le "concept" de People of the South, le programme qu'anime Dali Tambo, fils du défunt Oliver, héros de la lutte anti-apartheid. [...] Il s'agit de s'inviter à la table d'un VIP africain et de recueillir longuement, sur un mode familier et complice, ses confidences. En clair, on ne cuisine l'hôte qu'à feu doux. Cette fois, Tambo Junior, pionnier de la télé-réalité surréaliste, officie en passe-plat empressé dans la salle à manger familiale de State House, palais présidentiel au charme suranné de l'ancienne Salisbury, encore appelé la "Maison blanche". [...] Un bénédicité, un "Bon appétit !" en français dans le texte : la séance peut commencer. Touchant tableau de famille. Papa louange la docilité et la loyauté de sa fille, cette "agnelle" qu'il convient de protéger des "loups" qui la convoitent, puis fustige la paresse de son héritier mâle, évincé en début d'année du très select St George's College pour indiscipline chronique. Quant à Maman, elle menace en pouffant de rire de confisquer la PlayStation du fiston. Le clou du spectacle : ce moment où la quadra énamourée saisit les mains de Mister Bob et, les yeux dans les yeux, lui susurre cette tirade : "Tu es si tendre, si gentil, si généreux. Tu m'as en quelque sorte élevée et tu sais à quel point j'apprécie tout ce que j'ai pu faire grâce à toi. [...] Je suis vraiment heureuse d'être ta femme et je me sens bénie d'appartenir à ta famille." La réplique du tourtereau quasiment nonagénaire suinte elle aussi l'eau de rose. "J'espère que nos proches apprennent de nous ce que doit être la vie maritale, surtout parmi les plus jeunes. Continue s'il te plaît d'aimer nos enfants mais bien sûr, par-dessus tout, d'aimer ce boyfriend nommé Robert Mugabe." A vos Kleenex... " (En mai 2005, Abdoulaye Wade, alors président du Sénégal, et sa blonde épouse, Viviane, née Vert, fille de la bourgeoisie franc-comtoise, accomplissent un pèlerinage à Besançon, sur les terres de leur commune jeunesse.) " En marge de ce bain de jouvence, Viviane évoquera volontiers le prologue d'une idylle nouée selon la version autorisée, pieusement relayée par la presse magazine française, dans les couloirs de la fac ; de même que l'acrobatique séance de présentation du prétendant subsaharien à ses parents, cathos bon teint pourtant familiers du Sénégal. Son père, Marcel Vert, y fut dans une vie antérieure coopérant et enseignant, et possède alors à Dakar une résidence et quelques terrains. Dans les colonnes de l'hebdomadaire féminin Elle, Viviane soutient que, sous l'Occupation, elle joua les courriers au guidon de son vélo, pour le compte de ce papa résistant. "Mon engagement vient de là", affirme celle qui, née en septembre 1932, fut scolarisée à Dole (Jura) puis à Chaumont (Haute-Marne), avant de fréquenter les amphis de la faculté des lettres de Besançon. De retour en métropole, Marcel tiendra un temps avec son épouse, Rose, le café de Trépot, petit village du Doubs, tout en veillant sur Viviane et son frère adoré, Roger. Les réticences parentales s'expliquent. Quitte à écorner la légende conjugale, l'essayiste Souleymane Jules Diop révèle dans une biographie fouillée écrite d'une plume alerte que "la jolie Bisontine aux yeux turquoise" était unie depuis 1952 par les liens sacrés du mariage à un richissime imprimeur franc-comtois prénommé André. L'histoire de sa rencontre avec le futur "pape du sopi" - le changement, en wolof - aurait ravi Gustave Flaubert. Dans le domaine cossu où l'installe son époux, souvent appelé par ses affaires à sillonner la France, Viviane mène entre domestiques et cuisinière une vie princière mais languide. Elle y reçoit parfois son amie sénégalaise Péréné Diagne, venue se former à Besançon au métier de sage-femme. Un jour, celle-ci débarque escortée par un "cousin" du pays, alors stagiaire au sein d'un cabinet d'avocats de la ville. Lui reviendra souvent. Au gré d'échanges fiévreux et complices sur les ravages du colonialisme et la révolte de l'Algérie asservie, l'harmattan de la passion vient s'engouffrer sous les moulures du salon bourgeois. Ainsi commence ce que, dans la haute société du cru, on appelle avec une moue consternée une "liaison adultérine". C'est à une ruade qu'André, aussi épris qu'absent, doit d'apprendre son infortune. Hospitalisée après une méchante chute de cheval, la belle blonde réclame de temps à autre, sur son lit de douleur, des nouvelles d'un certain "Abdoulaye". Sommé d'identifier l'inconnu, le personnel de maison vend la mèche. Dès lors, Viviane fait crânement face à une triple adversité, qui ne fait que doper son entêtement d'amoureuse. Elle doit affronter la détresse d'André, qui refuse le divorce, l'hostilité de sa famille et de son milieu, mais aussi celle, latente, du vieux Moor Toolé Wade, le père de son amant, enclin à destiner le brillant fiston à une cousine musulmane. A-t-elle vraiment prié par lettre le Vatican de l'affranchir de son indissoluble serment ? Si tel est le cas, ce fut en vain. Ni église ni mosquée. C'est dans l'étude de Me Collin, notaire à Belfort, que Viviane et "Ablaye" scellent leur union, le 27 juin 1963. Etudiante sans diplôme, plus éclectique et curieuse qu'assidue, Viviane a sacrifié par amour, non une carrière d'avocate ou de magistrate, comme elle le suggère parfois, mais une destinée confortable, linéaire et pour tout dire ennuyeuse. "