L e français n'existe pas (1). Ce titre provocateur n'est pas d'eux. C'est, comme ils l'expliquent dans leur premier chapitre, la phrase que Jean-Marie Klinkenberg - dont Arnaud Hoedt fut l'élève en philologie romane à l'université de Liège - utilisait pour introduire son cours de linguistique générale. Jean-Marie Klinkenberg est d'ailleurs invité à signer la petite rubrique "Le mot du pro" du chapitre en question. Et il n'est pas le seul linguiste à intervenir directement dans le livre, dont la conclusion prend la forme d'une déclaration d'amour à ces spécialistes de la langue et du langage.
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L e français n'existe pas (1). Ce titre provocateur n'est pas d'eux. C'est, comme ils l'expliquent dans leur premier chapitre, la phrase que Jean-Marie Klinkenberg - dont Arnaud Hoedt fut l'élève en philologie romane à l'université de Liège - utilisait pour introduire son cours de linguistique générale. Jean-Marie Klinkenberg est d'ailleurs invité à signer la petite rubrique "Le mot du pro" du chapitre en question. Et il n'est pas le seul linguiste à intervenir directement dans le livre, dont la conclusion prend la forme d'une déclaration d'amour à ces spécialistes de la langue et du langage. La linguistique et les linguistes, Jérôme Piron et Arnaud Hoedt les aiment. Du temps où ils étaient profs ensemble à l'Institut Don Bosco à Woluwe-Saint-Pierre, ils ne pouvaient pas s'empêcher d'en parler. "C'était la bagarre assez fréquemment au cours des repas, se souvient Jérôme Piron. On essayait d'expliquer ces choses qu'on avait apprises pendant nos études et on était très surpris de voir que les gens autour de nous avaient du mal à entendre certaines informations plutôt objectives. Il y avait vraiment une sorte de réflexe protecteur." "On était toujours renvoyés aux faux dilemmes: soit on est complètement pour, soit complètement contre, mais il n'y avait pas d'entre-deux, pas moyen de réfléchir, rebondit Arnaud Hoedt. Si on disait qu'on changerait bien une consonne double en consonne simple ou un ph en f, les gens nous répondaient: "Ah, donc vous êtes pour qu'on écrive tout en phonétique?" "Mais non! Ce n'est pas nécessairement tout ou rien." Pour parer à certaines failles argumentatives, les deux enseignants décident de potasser à fond leur sujet. Et un jour, un ami leur suggère de faire une conférence exposant leurs arguments. Conférence qui se muera bientôt en spectacle, créé au Théâtre national: La Convivialité. Cet intitulé-là, c'est au philosophe Ivan Illich que Piron et Hoedt l'ont piqué. Dans La Convivialité, sorti en 1973, Illich expliquait ce qu'il entendait par "une société conviviale": "Une société où l'outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d'un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l'homme contrôle l'outil." Le duo applique le concept à l'orthographe: celle-ci est un outil au service des gens, et pas l'inverse. Le spectacle se place d'ailleurs sous le signe du marteau, archétype de l'outil parfaitement adapté pour la main et la tâche qu'on lui demande. Sur scène, inspiré notamment par les spectacles d'Antoine Defoort et son Amicale ( Germinal, Un faible degré d'originalité), sans personnages, sans véritable fiction et utilisant certains protocoles de la conférence (notamment l'écran où l'on peut projeter des infos), le duo propose au public de s'interroger avec lui sur la pertinence discutable et la logique parfois absurde de l'orthographe du français. Les deux hommes surprennent agréablement par leur côté décontracté, décomplexé (des profs qui mettent à bas l'orthographe! ). La Convivialité fait mouche, donne lieu à un livre ( La Faute de l'orthographe, éd. Textuel) et séduit bien au-delà de la Belgique. D'ailleurs, la tournée en France - une moyenne de 100 dates par an - était toujours en cours avant le reconfinement. Convaincu entre autres par sa maman d'aller les voir, Alex Vizorek tombe, lui aussi, sous le charme. "Pourquoi vivre en démocratie et s'autoimposer la dictature de l'orthographe? , écrit-il dans la préface de Le français n'existe pas. Cette soirée m'a allégé. Je n'étais pas d'accord avec tout, mais j'avais la clé qui m'autorisait à repenser les choses." Vizorek branche le duo avec le programmateur de France Inter. Résultat? Hoedt et Piron décrochent une carte blanche pour une série de chroniques diffusées tous les week-ends de l'été 2019, intitulées Tu parles! et ouvertes par le Bla bla bla de Philippe Katerine. Leur contenu? "L'idée était d'appliquer ce qu'on avait fait avec l'orthographe dans La Convivialité mais cette fois à toute la langue", précise Arnaud. Des anglicismes à l'Académie française, de l'accord du participe passé avec avoir au s final de la deuxième personne du singulier ou encore la glottophobie (la discrimination par la langue ou l'accent), tout y passe, tout est joyeusement démonté. Les chroniques sur France Inter parviennent aux oreilles de la responsable éditoriale des éditions Le Robert - oui, celles du dictionnaire -, qui leur propose de compiler ces chroniques dans un livre. "La plupart des livres de langue qui ne sont pas écrits par des linguistes l'abordent sous un angle normatif, c'est-à-dire ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas faire, précise Arnaud. Ici, l'angle est radicalement descriptif." Le duo a aussi bossé dur pendant le premier confinement pour que Le Français n'existe pas ne soit pas un pur décalque des chroniques radio. Chaque chapitre a été enrichi, il y en a quatre inédits en prime et chacun se termine donc par l'intervention d'un linguiste. Dont feu Alain Rey, boss des éditions Le Robert jusqu'à son décès, à 92 ans, le 28 octobre dernier. C'est-à-dire la veille de la sortie du livre. "Nous étions en contact avec lui par mail, poursuit Arnaud, et il a accepté d'écrire un petit texte pour tempérer nos ardeurs sur l'Académie française. On allait probablement le rencontrer pour la sortie du livre, mais malheureusement, il nous a quittés avant." Leur livre publié, et maintenant qu'ils siègent au Conseil de la langue française et de la politique linguistique, Jérôme Piron et Arnaud Hoedt peuvent s'atteler sérieusement à la préparation de La Convivialité 2 (2). Dans leur viseur après l'orthographe et la grammaire? L'école! Après s'être faits vulgarisateurs des sciences du langage, ils seront passeurs des sciences de l'éducation et de la sociologie de l'enseignement. Ils le disent eux-mêmes: le sujet est encore plus casse-gueule. Et, cette fois, leur visuel n'est plus un marteau, mais un marteau-piqueur. On vous aura prévenus...