Lors de l'annonce du lockdown culturel à Bruxelles, j'ai émigré à Liège pour trouver des cinémas ouverts. Chaque jour de la semaine, avant le jeudi fatidique d'harmonisation des mesures sur tout le territoire, je me suis offert une toile dans des salles presque vides avant de rentrer à pied, à l'heure du couvre-feu, par les rues miraculeusement silencieuses. Un soir, j'ai voulu prolonger le film en retrouvant un ouvrage que j'avais lu il y a trente ans. Je me suis alors aperçue que Le Danseur et la danse (1) était épuisé et qu'il en coûtait, en seconde main, plus d'une centaine d'euros. Oui, c'est bien de Merce Cun...

Lors de l'annonce du lockdown culturel à Bruxelles, j'ai émigré à Liège pour trouver des cinémas ouverts. Chaque jour de la semaine, avant le jeudi fatidique d'harmonisation des mesures sur tout le territoire, je me suis offert une toile dans des salles presque vides avant de rentrer à pied, à l'heure du couvre-feu, par les rues miraculeusement silencieuses. Un soir, j'ai voulu prolonger le film en retrouvant un ouvrage que j'avais lu il y a trente ans. Je me suis alors aperçue que Le Danseur et la danse (1) était épuisé et qu'il en coûtait, en seconde main, plus d'une centaine d'euros. Oui, c'est bien de Merce Cunningham dont j'aurais voulu vous parler, lui qui aurait eu 100 ans l'année avant la Covid et dont un film récent, oblitéré par la fermeture des salles obscures, célèbre le génie novateur. Alors, histoire de me consoler de cette ère où nos corps disparaissent, j'ai cherché d'autres témoignages de chorégraphes qui m'ont mise en transe au temps de la scène vivante. Mais ces maîtres de l'espace et du geste ne sont guère prolixes. Rien ne vaut les films documentaires qui leur ont été consacrés par les Akerman, Wenders et autres. Ou encore, s'agissant de livres, ces opuscules discrets, aussi minces qu'une ballerine anorexique, qui naissent d'une conférence ou d'un micro tendu. En voici deux. L'un est bourré d'émotion, l'autre de "principes artistiques", l'un est de Jiri Kylian (2), l'autre d'Anne Teresa De Keersmaeker (3). Par leurs propos et par leurs créations visibles sur Internet, on saisit ce que tous deux, en ces temps d'inflation des mots et des images, pratiquent avec joie et rigueur: "l'art de couper" (J. K.) ou d'"enlever jusqu'à obtenir un volume de travail parfaitement trivial et nu" (ATDK). Et si l'un apparaît comme un rêveur actif et l'autre comme une magicienne de l'abstraction, tous deux affirment que le corps dansant s'inscrit dans une nature belle, complexe, intelligente. Justement, le dernier numéro de la revue NDD (4) interroge la danse face aux défis écologiques. Des chorégraphes belges y évoquent leurs résolutions pour un bilan carbone réduit: voyager moins, réutiliser des décors. Leur sens de la responsabilité impressionne. Mais peut-on préparer un spectacle sans se toucher? "La danse n'est pas corona compatible", affirme Mathilde Monnier. Quand nous seront-ils rendus, ces espaces où l'on dansait, sur scène, sur piste, dans les arrière-salles, les centre culturels, les opéras et les théâtres, les lieux improvisés, halls de gare, parcs ou places? Deviendrons-nous des danseurs solitaires comme les internés et ceux qu'on nomme les fous? (5)? "Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus", disait Pina Bausch.