Une brume dense caresse la rangée d'arbres feuillus qui tapisse, au loin, d'imposantes collines teintées des couleurs de l'automne. Des gouttes de pluie s'abattent sur le pare-brise à intervalles irréguliers, laissant entrevoir des dizaines de kilomètres d'une végétation pleine de vie. Le long d'un chemin escarpé, à quelques encablures de là, s'esquisse une impressionnante bâtisse victorienne: le chalet d'Alladale.
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Une brume dense caresse la rangée d'arbres feuillus qui tapisse, au loin, d'imposantes collines teintées des couleurs de l'automne. Des gouttes de pluie s'abattent sur le pare-brise à intervalles irréguliers, laissant entrevoir des dizaines de kilomètres d'une végétation pleine de vie. Le long d'un chemin escarpé, à quelques encablures de là, s'esquisse une impressionnante bâtisse victorienne: le chalet d'Alladale. C'est dans ce luxueux bâtiment en pierre, comme isolé de tout, que le propriétaire des lieux, Paul Lister, a coutume d'accueillir ses invités. Paire de New Balance aux pieds, pull en laine et jean délavé d'un ennui mortel, dentition blanche, carrée, presque trop parfaite: le sexagénaire a le style de ces millionnaires qui se veulent au-dessus des apparences, touchés par la grâce du capital. Et pour cause, celui-ci fait bien partie de cette caste de privilégiés. Ayant hérité plus jeune de la fortune de son père, Noel Lister, propriétaire de l'ancienne chaîne d'ameublement britannique MIT, son fils Paul se sait chanceux. Cette manne financière de plusieurs dizaines de millions de livres lui a permis, au début des années 2000, d'acheter les 23 000 hectares qui composent désormais la réserve naturelle d'Alladale. Ce majestueux territoire, situé dans la région des Highlands, au nord de l'Ecosse, a de quoi surprendre. On y pratique en effet ce que certains appellent le rewilding, ou "réensauvagement". Une approche de conservation des écosystèmes qui consisterait à redonner à la nature son aspect d'antan. Si les définitions divergent, l'idée reste généralement d'aider la faune et la flore à reprendre de la vigueur pour qu'elles prennent ensuite soin d'elles-même, loin de la main de l'homme. Par exemple, en réintroduisant progressivement des espèces disparues de certains territoires, comme l'ours ou le lynx. Face à la crise climatique, aux dégâts causés à la biodiversité, les initiatives de ce genre se multiplient au Royaume-Uni et dans le reste du monde. Le débat autour de la crise environnementale devenant un sujet majeur, celles-ci attirent l'attention d'un grand nombre d'institutions, de politiques ou de médias. Au sud de l'île, dans la région du Kent, certains se sont par exemple récemment essayés à la réintroduction des bisons, disparus depuis plusieurs millénaires. C'est que les populations de la faune du Royaume-Uni ont dramatiquement chuté ces dernières décennies. Un quart de ces mammifères seraient aujourd'hui en danger d'extinction. Le philanthrope Paul Lister espère changer la donne. C'est en usant de son fusil lors d'une partie de chasse, alors qu'il n'avait qu'une vingtaine d'années, que celui-ci aurait progressivement pris conscience de la nécessité d'agir. Ce jour-là, le jeune Britannique accompagne son père en quête de projets de reforestation entre Perth et Argyll, deux villes du centre de l'Ecosse. Les balles fusent. "L'idée était de tirer sur des femelles, en plein hiver, alors qu'il gèle. Quand tu abats un animal comme ça, tu en viens à te demander "Mais qu'est-ce que je fous?"", narre le millionnaire, confortablement assis dans l'une des nombreuses salles de sa demeure. Comme d'autres bourgeois anglais, la chasse était pour lui une activité familière. "C'était un moyen de m'échapper de Londres, de faire du sport, de voir des bons amis. C'était aussi du boulot, ces histoires de tir, de trophées." Les propriétaires terriens d'Ecosse sont en effet connus pour exploiter depuis des générations une activité touristique bien particulière: le sport-estate, traduisible par "domaine sportif". Pour faire court, des riches venus du monde entier accourent faire pleuvoir la poudre dans les Highlands. Près de quarante ans après s'être adonné à une telle pratique, voilà que Paul Lister se bat pour réparer les dégâts "d'un système qui ne fonctionne plus". La réserve d'Alladale vise désormais à réintroduire plusieurs espèces d'animaux, comme l'écureuil roux ou le chat sauvage, afin d'assurer la reforestation des lieux, leur développement. Près d'un million d'arbres auraient été ainsi plantés au coeur de la réserve. Et, de manière surprenante, tout en continuant d'abattre des cerfs. L'animal, surpeuplant désormais la région pour le plus grand bonheur des chasseurs, est en effet responsable de la disparition de nombreux arbres. Pour l'universitaire Douglas MacMillan, c'est l'un des aspects majeurs qui différencie le sport-estate du réensauvagement: abattre une quantité de cervidés plus importante, non pas pour préserver un business, mais l'environnement. "C'est très simple en termes d'écologie, affirme ce professeur à l'université de Kent. En tuer assez, c'est permettre aux arbres de revenir." L'un de ces récents articles, Towards a rewilding strategy for Scotland ("Vers une stratégie de réensauvagement pour l'Ecosse"), permet de dresser un panorama de la situation. Pour Douglas MacMillan, "à l'époque, le réensauvagement était considéré comme quelque chose d'extrême". Aujourd'hui, si la démarche est vue d'un meilleur oeil, la question est pour lui de savoir comment la mettre en place, d'en mesurer le potentiel. "Les avantages économiques anticipés du réensauvagement sont modestes et il y a encore peu de preuves d'un impact tangible sur l'économie locale des projets existants, déroule l'universitaire. Sauf lorsque le tourisme est un objectif de gestion distinct, comme à Alladale." Si celui-ci reconnaît le succès au niveau local de la réserve, Douglas MacMillan souligne le manque de stratégie globale, à l'échelle législative, nationale. Pour lui, "un véritable argument politique serait de parler des réductions de gaz à effet de serre", pas de la sauvegarde de tel ou tel animal. Tenant à distance toute considération partisane, Paul Lister considère avant tout "Alladale comme une initiative privée. Je n'ai pas besoin de tels soutiens, de quelqu'un pour me dire quoi faire, comment". Mais celui-ci peut tout de même compter sur un carnet d'adresses bien rempli. Le millionnaire avoue d'ailleurs que cela pourrait être d'une grande aide pour accomplir un but qui l'anime depuis tant d'années: la réintroduction du loup. "Je ne dirais pas que ça m'obsède, mais ça a toujours été dans un coin de ma tête. Je sais que c'est une bonne idée, que ça pourrait fonctionner mais j'ai dû me concentrer sur d'autres choses jusqu'ici, explique celui qui est souvent photographié portant un masque de l'animal, et parfois surnommé Wolf Man. Ce serait bon pour l'économie, pour l'éducation, pour l'écologie." Se basant sur le modèle du célèbre parc américain Yellowstone, Paul Lister l'imagine en effet comme un tremplin majeur pour Alladale et la région. Mais tout reste à faire, entre les oppositions à un tel projet (autres propriétaires terriens, éleveurs...) et la nécessité d'acquérir à nouveau plusieurs dizaines de milliers d'hectares de terrain pour laisser assez d'espace à l'animal. En attendant, le millionnaire investit via une autre de ses entreprises, The European Nature Trust, dans d'autres projets de protection de la nature ailleurs en Europe, comme en Roumanie, en Espagne ou au Portugal. Paul Lister se dit aussi satisfait de pouvoir faire travailler une douzaine de personnes à plein temps dans sa réserve. C'est cette identité de businessman philanthrope, ces tirades sur l'environnement, sa "vision", dont viennent se délecter les touristes et visiteurs de passage à Alladale. Au milieu d'un salon cossu s'affichent des portraits du propriétaire, une multitude de livres, quelques peintures d'animaux. Par la fenêtre, un cerf grignote paisiblement sur un gazon parfaitement entretenu. Un gong retentit comme par surprise dans toute la bâtisse, au beau milieu de l'après-midi. C'est l'heure du "dunch" comme on l'appelle ici, simple contraction de "lunch" et "dinner". Autour d'une longue table se rejoignent alors les amis et connaissances de Paul Lister, venus ici pour s'offrir du bon temps: un entrepreneur travaillant dans le milieu du vin, une célèbre actrice britannique ou encore un photographe tout droit venu de Bélize, ce petit pays d'Amérique centrale. Les présentations ont lieu. Les verres de vin se remplissent. Tout à coup, l'un d'eux s'entrechoque avec le métal d'une petite cuillère, comme un appel au silence. La cheffe, Natasha Buttigieg, présente le menu du jour accompagné, comme une évidence, de viande de cerf. Avec un mot d'ordre: pas de gaspillage. Le rire de Paul Lister résonne dans la pièce, ponctuant chacune de ses blagues. Le millionnaire aime avoir la main sur l'histoire qui est contée. C'est sa stratégie, sa manière d'animer la danse et de faire fructifier son entreprise. On y préfère par exemple le mot "réserve" à "domaine". En plus du lexique, la météo prend aussi ici un sens marketing. Le brouillard d'un mystère haletant, la grisaille passagère qui caractérisent si bien l'Ecosse, Paul Lister, c'est pas son truc. Le maître des lieux n'a rien contre le mauvais temps. Non, l'homme, prince en son domaine, veut simplement aller à contre-courant des clichés sur son pays d'adoption. Les étendues de nature sur lesquelles il se promène régulièrement lui rappellent certains paysages d'Afrique. Sur son site Web sont diffusées des photos de décors ensoleillés, parfois enneigés mais toujours impressionnants de beauté. Tout ça pour promouvoir un tourisme du temps long, loin de la surconsommation: le slow tourism. C'est cette approche que développe aussi Paul Lister au sein d'Alladale. L'idée que, finalement, tout va trop vite et de la nécessité de ralentir, de changer nos modes de vie. De pratiquer un tourisme qui prend soin de l'environnement en réduisant ses déplacements ou en restant plus longtemps dans l'endroit visité. "Nous essayons de créer un modèle différent, basé sur la nature, avance le millionnaire. Pourquoi ne pourrions-nous pas le faire? Maintenant, c'est le moment de nous y mettre." Qu'importe que certains de ses hôtes se rendent dans sa demeure en avion depuis Londres, à bord d'imposants SUV: à chacun ses contradictions. L'important, semble-t-il, c'est le message. C'est d'ailleurs comme cela que Paul Lister explique le relatif succès d'Alladale. "Il s'agit de faire du bon marketing, de la publicité, de bonnes histoires, des documentaires, des films. Ce n'est pas sorcier." Ses idées, sa manière de voir les choses, le millionnaire aime les partager, les faire fructifier. En témoigne la présence, à ses côtés ce jour-là, de jeunes entrepreneurs derrière le projet Waterbear. Cette plate-forme de streaming gratuite, créée pendant la pandémie de Covid, a pour but de diffuser des vidéos, films et documentaires sur le thème de l'environnement. Une initiative saluée par le prince Harry de Sussex et soutenue par le philanthrope. Autour d'un verre, d'un thé, d'une randonnée, Paul Lister aime ainsi discuter avec ses hôtes de stratégies commerciales, de possibles financements. C'est cette capacité à multiplier son carnet d'adresses qui semble permettre au philanthrope de se détacher d'autres projets de réensauvagement, pouvant apparaître moins ambitieux d'un point de vue économique. Et si celui-ci a su s'entourer au fil des années de personnes aux talents divers et variés, celui qui a sûrement eu le plus d'impact à ses côtés, c'est Innes MacNeil. Au petit matin, alors que s'esquissent de doux rayons de soleil, près du garage où sont entreposés outils et véhicules de travail, Ryan Munro, chargé de la réintroduction des chats sauvages, attend les ordres du chef. Lui, c'est précisément Innes MacNeil, responsable de la réserve d'Alladale. Son job? Coordonner et mettre en place les différentes actions menées sur le domaine. Assis dans une petite cabane, Macbook sur le bureau, des cartes de la topographie des lieux au mur, cet Ecossais d'une quarantaine d'années connaît bien le terrain. Et pour cause, le grand gaillard travaillait ici avant même l'arrivée de Paul Lister. "Nous faisons ce que nous pouvons et je pense que c'est du bon boulot", avance alors Innes MacNeil, en pointant cependant les difficultés auxquelles l'équipe doit faire face: par exemple, la réserve est entourée de propriétés encore axées sur le modèle de sport estate, avec une vision différente des choses. Pour lui, eux aussi ont le potentiel de s'engager pour l'environnement, sans forcément avoir à reproduire le modèle d'Alladale. "Je ne pense pas que nous devrions choisir un camp, mais travailler ensemble. Cependant la collaboration est lente à se mettre en place." Lui n'apprécie pas le terme " réensauvagement": "Ça a tendance à signifier un retour en arrière, alors que c'est l'inverse. Je préfère parler simplement de restauration de l'habitat." Et de rectifier à nouveau ce qui est régulièrement avancé dans le milieu: "Tout ça, ce n'est pas la faute des cerfs mais de nos ancêtres." Un discours empli de fatigue et d'impatience face aux enjeux de la crise climatique. Alors que se termine tout juste la COP26 de Glasgow, débutée fin octobre et teintée d'un échec retentissant pour les défenseurs de l'environnement du monde entier, Innes insiste sur la nécessité d'accélérer les choses. "Nous sommes comme un tremplin pour quelque chose de plus grand dans le futur." Voir au-delà de sa propre vie pour sauver les générations futures, assurer le développement de l'environnement. Un avis qui rejoint d'ailleurs les remarques du professeur Douglas MacMillan: "Le gouvernement devrait avoir une politique plus ambitieuse, notamment en matière d'aménagement du paysage. Nous devons faire plus, changer notre manière de faire." Cette ambiance morose ne semble pas épargner grand monde, ni même le maître des lieux. Comme fatigué par l'inaction, Paul Lister peste régulièrement contre l'hypocrisie générale, notre rapport à la nature. Pour lui, le concept d'animal de compagnie en tant que tel n'a, par exemple, pas de sens. Ses convives évitent d'ailleurs régulièrement le sujet pour ne pas heurter leur hôte. Des avis bien tranchés qui lui ont même valu d'apparaître récemment dans certains journaux et tabloïds britanniques. Le millionnaire, divorcé et sans descendance, s'est en effet récemment prononcé pour l'instauration d'une politique de l'enfant unique à l'échelle mondiale. Qu'importe les terribles conséquences de tels projets de contrôle de la natalité sur la population. "Nous avons fait durement souffrir notre planète. C'est notre faute et c'est le moment de nous réveiller." Si la formule est agréable à l'oreille et probablement sincère, Douglas MacMillan ne considère pas le philanthrope comme "un rebelle, un révolutionnaire. Sa passion est de bâtir un business autour du réensauvagement. C'est une bonne chose mais je ne pense pas que ça puisse créer un engouement politique." En ligne de mire, l'idée de revoir entièrement la manière dont sont gérés les territoires écossais, aujourd'hui toujours majoritairement possédés par un petit nombre de riches Britanniques, comme Paul Lister. Innes McNeil, conscient malgré tout de la nécessité de changer radicalement et collectivement, de résumer l'enjeu ainsi: "Si nous ne prenons pas soin de la nature, elle ne prendra pas soin de nous."