Comment continuer à créer un spectacle de danse avec six interprètes quand une pandémie vient empêcher tout contact, toute proximité même, entre les uns et les autres? Telle est l'équation, a priori impossible, à laquelle a été confrontée la compagnie Mossoux-Bonté pour Les Arrière-Mondes, dévoilé fin juin aux Tanneurs avant d'ouvrir le Festival international des Brigittines en août (1). Le duo composé de Nicole Mossoux, danseuse de formation classique passée par Mudra, l'école de Maurice Béjart à Bruxelles, et de Patrick Bonté, romaniste "arrivé dans la danse un peu par accident" via le théâtre, a l'habitude de chercher pour chaque spectacle un nouveau langage chorégraphique mais, cette fois, une contrainte extérieure et inattendue a influé sur le processus de création.
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Comment continuer à créer un spectacle de danse avec six interprètes quand une pandémie vient empêcher tout contact, toute proximité même, entre les uns et les autres? Telle est l'équation, a priori impossible, à laquelle a été confrontée la compagnie Mossoux-Bonté pour Les Arrière-Mondes, dévoilé fin juin aux Tanneurs avant d'ouvrir le Festival international des Brigittines en août (1). Le duo composé de Nicole Mossoux, danseuse de formation classique passée par Mudra, l'école de Maurice Béjart à Bruxelles, et de Patrick Bonté, romaniste "arrivé dans la danse un peu par accident" via le théâtre, a l'habitude de chercher pour chaque spectacle un nouveau langage chorégraphique mais, cette fois, une contrainte extérieure et inattendue a influé sur le processus de création. "Il a fallu trouver une forme d'écriture fondamentalement autre que celle pensée au départ, retrace Nicole Mossoux. Les personnages qui étaient déjà là, nous les avons redirigés vers l'avant, dans six couloirs parallèles séparés par des tentures. Nous avons dû trouver des règles du jeu de transformation tout à fait nouvelles et, à vrai dire, avec cette contrainte extrême, c'était assez passionnant. Pas de contact entre les danseurs, une frontalité imposée et seulement quelques mètres carrés de circulation: ça nous a forcés à aller chercher plus loin ce qui fait l'unité du plateau. En général, nous travaillons sur la base d'improvisations et nous choisissons des situations qui naissent des relations entre les danseurs. Ici, il n'y a pas de relation, donc il a fallu tout réécrire de l'extérieur, composer une partition dans laquelle les six personnalités s'inscrivaient." Qui sont ces six personnalités? Comme souvent dans l'univers très cohérent de Mossoux-Bonté, ce sont des créatures hors du temps, hors du réel et qui mettent en évidence "le mystère de la présence, très condensé sur scène", comme le formule Patrick Bonté à propos de cette lame de fond qui traverse toute leur oeuvre commune depuis leur rencontre en 1984. Concernant Les Arrière-Mondes, il précise: "Ils sont un peu comme des rescapés de l'histoire, qui tombent sur notre époque. Ils viennent vers nous, pour voir si on les accepte, s'ils sont encore susceptibles d'inspirer de la compassion, de l'affection, de l'amour même. Et en même temps que dans cette attirance vers nous, ils sont dans le retrait, l'hésitation. Ils ne savent pas si c'est dans le contact avec d'autres qu'ils peuvent se réaliser." Un double mouvement de désir et de crainte de l'autre qui n'est pas sans rappeler les sentiments paradoxaux imposés par la Covid, très palpables pendant les répétitions. "La chose la plus gênante dans le travail avec les danseurs, ce n'était pas au niveau de l'énergie, mais au niveau du sentiment d'être enfermé dans ce masque, explique Nicole Mossoux. Cet encombrement nous rappelait aussi que nous étions dangereux les uns pour les autres." De la scénographie en couloirs conçue par Simon Siegmann a découlé un "statut égalitaire" des personnages dans leur apparition frontale. Egalité qui s'est prolongée dans les vêtements, les coiffures, les masques et dans une certaine intersexualité. "Il n'y a ni hommes ni femmes, sans qu'on l'ait cherché, sans que ça ne devienne une thématique ou une revendication", précise encore Nicole Mossoux. Ces personnages égaux, tantôt proches d'anges, d'âmes flottant dans les limbes, tantôt de scarabées, ou encore de gilles de Binche pris d'une frénésie rythmique, s'inscrivent - autre caractéristique marquante des spectacles de Mossoux-Bonté - dans un univers très plastique, pictural, où le travail de la lumière prend une importance sculpturale et où les références aux images iconiques du passé fourmillent. "Pour Les Arrière-Mondes, nous avons joué délibérément sur de hauts fronts, sur des figures de la peinture de la première Renaissance. Oui, il y a des références auxquelles on n'échappe pas, sourit Patrick Bonté. Mais c'est aussi pour montrer que ces personnages viennent de loin, même si, à la fin, ils nous sont tout à fait contemporains. L'idée est de créer une image vivante. Et cette image ne prétend pas détenir une vérité, mais elle incite le spectateur à projeter son imaginaire, comme si nous n'étions sur scène qu'un support pour que ses images à lui puissent prendre forme. Le but, c'est de partager un trouble." C'est là tout l'art de Mossoux-Bonté: implanter des mondes puissants tout en laissant suffisamment de marge à l'imagination de celui qui regarde pour décoller.