Comment expliquez-vous la tension entre le monde judiciaire et le monde politique ?

>Jacques Englebert : Cela remonte à l'affaire Dutroux. La commission d'enquête parlementaire présidée par Marc Verwilghen a traité certains magistrats comme des délinquants. Ce fut un choc pour le monde de la justice de se voir ainsi mettre sur la sellette. Dans la foulée, les responsables politiques ont lancé une réforme de la justice, mais sans donner les moyens de mener celle-ci à bien. Pire encore : aujourd'hui, les politiques reprochent aux magistrats de ne pas en faire assez. En février 2007, à la Chambre, Tony Van Parijs (CD&V) pointait du doigt, en particulier, la cour d'appel de Bruxelles, déclarant vouloir être " sans pitié " vis-à-vis des acteurs francophones de la justice bruxelloise ! Imaginez l'effet d'une telle sortie au sein du monde judiciaireà
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>Jacques Englebert : Cela remonte à l'affaire Dutroux. La commission d'enquête parlementaire présidée par Marc Verwilghen a traité certains magistrats comme des délinquants. Ce fut un choc pour le monde de la justice de se voir ainsi mettre sur la sellette. Dans la foulée, les responsables politiques ont lancé une réforme de la justice, mais sans donner les moyens de mener celle-ci à bien. Pire encore : aujourd'hui, les politiques reprochent aux magistrats de ne pas en faire assez. En février 2007, à la Chambre, Tony Van Parijs (CD&V) pointait du doigt, en particulier, la cour d'appel de Bruxelles, déclarant vouloir être " sans pitié " vis-à-vis des acteurs francophones de la justice bruxelloise ! Imaginez l'effet d'une telle sortie au sein du monde judiciaireà>Je pense qu'une suspicion mutuelle s'est installée entre les deux. Les politiques se méfient du pouvoir des magistrats. Un pouvoir énorme puisque, depuis dix ans, des juges inculpent des hommes politiques, avec les conséquences, souvent justifiées, que l'on sait sur la carrière de ceux-ci. Les juges étaient-ils plus frileux auparavant ? Il est certain qu'une certaine dépolitisation de la magistrature les a affranchis. >Non, puisqu'au sein du Conseil supérieur de la justice, la moitié des membres, issus de la société civile, professeurs d'université, avocats, enseignants, journalistes, sont nommés par le Sénat. Le politique a voulu garder un certain contrôle, c'est évident. Cela dit, les choses ont évolué : dans leurs décisions judiciaires, les juges sont indépendants et même assez critiques envers le pouvoir politique. >Vu les tensions subies par la justice et le ressentiment que cela a suscité, il ne faut pas s'étonner que, lorsque des magistrats suspectent une intervention illégale du pouvoir exécutif, ils fassent le pas un peu rapidement en se disant : " Là, on ne va pas les rater. " On peut interpréter de la même manière le coup de force des deux magistrats de la cour d'appel qui ont prononcé l'arrêt Fortis, alors qu'il y avait manifestement un problème de siège et de délibéré. >Oui, et le fait que, depuis la mi-décembre, ces tensions soient étalées sur la place publique me paraît tout à fait inédit. Y compris la lettre du procureur général près la Cour de cassation Leclercq, qui n'est pas arrivée par hasard dans les mains de journalistes flamands. Certains magistrats estiment que des collègues ont été trop loin dans cette histoire. Ils veulent prendre leurs distances. Evidemment, ce n'est pas tous les jours qu'un premier président de la Cour de cassation fait tomber un gouvernement ! >Il a posé un acte politique en tant que magistrat, en sortant du cadre juridictionnel. Ce qui, à mon sens, n'est pas son rôle. Il aurait très bien pu lancer une procédure à l'encontre de la juge Schurmans, sans faire d'éclats, ou même suggérer que des procédures judiciaires soient introduites, par exemple, contre Yves Leterme. La lettre de Leclerq constitue aussi un acte politique. C'est inquiétant par rapport aux rôles respectifs de nos institutions. >Pas du tout. Même si Ghislain Londers se défend en affirmant qu'il n'a donné qu'un conseil de procédure, à savoir recomposer le siège, il s'agit d'un coup de canif dans le principe d'indépendance des magistrats par degré de juridiction. Chaque instance doit pouvoir regarder une affaire en toute indépendance, sinon comment voulez-vous qu'un procès soit équitable ? Le comportement de Delvoie est, à mon avis, la conséquence inconsciente d'une nouvelle approche du mode de gestion du monde judiciaire. Un mode de gestion managérial. Les cours et tribunaux sont actuellement gérés comme de grosses PME. Delvoie a été voir Londers comme il aurait été demander conseil au patron de l'entreprise, dans un souci d'efficacité. Or les règles de la justice sont particulières. >Un magistrat m'a raconté, effaré, que, lors d'un audit sur la charge de travail, on lui avait affirmé, étude à l'appui, que s'il réduisait de 5 % la qualité de ses décisions, il augmenterait sa productivité de 25 %. L'intérêt du justiciable serait que soient rendues plus de décisions plus vite, même si celles-ci sont moins bonnes. Edifiant, non ? Entretien : Th. D.