Libie cousteau Lors du 79e Salon international de l'automobile de Genève, en mars, les nouveautés du groupe PSA Peugeot-Citroën n'ont pas galvanisé les foules. Les habitués de la manifestation, en revanche, ont relevé la présence en nombre des membres de la famille Peugeot, l'une des plus secrètes de France. Thierry, Jean-Philippe, Marie-Hélène, Robert, Christianà tous ont été aperçus, à un moment ou à un autre, dans les travées de l'exposition.
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Libie cousteau Lors du 79e Salon international de l'automobile de Genève, en mars, les nouveautés du groupe PSA Peugeot-Citroën n'ont pas galvanisé les foules. Les habitués de la manifestation, en revanche, ont relevé la présence en nombre des membres de la famille Peugeot, l'une des plus secrètes de France. Thierry, Jean-Philippe, Marie-Hélène, Robert, Christianà tous ont été aperçus, à un moment ou à un autre, dans les travées de l'exposition. A l'heure où l'automobile est secouée par la crise, les faits et gestes de la tribu sont scrutés à la loupe. Comme ceux, dira-t-on, des autres familles propriétaires, les Quandt (BMW), les Toyoda (Toyota), les Porsche, les Ford ou, bien sûr, les Agnelli (Fiat). Mais les Peugeot, confrontés à des dissensions internes, contraints de faire des choix cruciaux, ont été particulièrement sous observation avant l'arrivée, le 1er juin, de leur nouveau " sauveur ", le successeur du président du directoire de PSA Christian Streiff, Philippe Varin. Plus mutique que jamais, terré dans sa forteresse de l'avenue de la Grande-Armée, à Paris, le clan a fui les feux de la rampe. Terrorisé, dit-on, à l'idée que ses querelles s'étalent au grand jour. Naître Peugeot astreint à une règle fondamentale à laquelle les membres de cette dynastie protestante d'origine franc-comtoise se sont toujours pliés : le silence est d'or. L'extrême réserve des descendants de Jean-Pierre Peugeot, premier du nom, est conforme à la tradition. Thierry, Robert et Jean-Philippe, les cousins issus de germains qui tiennent les rôles-titres dans cette pièce où se joue la pérennité du patrimoine de la famille, 17e fortune française, tentent aujourd'hui de sauver les apparences. Les représentants des trois branches familiales sont impatients de refermer cette parenthèse au terme de laquelle Thierry, président du conseil de surveillance, a dû céder à l'ultimatum de ses cousins et débarquer le brouillon et brutal Christian Streiff. Pris en tenaille entre la crise de l'automobile et les problèmes de gouvernance, les cousins sont loin d'être tirés d'affaire. C'est à eux, en effet, que revient la lourde responsabilité de s'engager dans la partie de Monopoly mondiale qui bouscule le secteur. A eux de décider s'il faut, pour survivre, sacrifier le sacro-saint contrôle du groupe - 53 milliards d'euros de chiffre d'affaires - dont ils détiennent 30 % du capital et 45 % des droits de vote, et s'allier ou non. A eux, aussi, d'assumer au regard de la saga, de l'ensemble de la famille et de leurs propres descendants, l'éventuelle perte d'indépendance d'une firme créée voilà deux cents ansà Un lourd défi pour la huitième génération Peugeot, arrivée aux commandes du premier constructeur français fin 2002, à la mort de " Monsieur Pierre ", alors qu'elle n'y était absolument pas préparée. Lorsque les fils et les neveux de Pierre Peugeot ouvrent le coffre-fort de son bureau, un soir du mois de décembre 2002, ils ne se doutent pas qu'aucun testament ne leur indique la marche à suivre. D'une austérité frisant le rigorisme, le chef de clan, quoique malade, ne s'en était ouvert à personne. Le partage des rôles se décidera en conclave, dans la plus grande opacité. De la nomination de Thierry, fils aîné de Pierre, à la tête du conseil de surveillance, les biographes de la maison ont déduit qu'il détient le plus gros paquet d'actions. Robert, fils de Bertrand, récupère, de son côté, la société Foncière financière et de participations (FFP), qui gère le trésor de guerre des Peugeot. Quant à Jean-Philippe, fils de Roland, il prend la tête d'Etablissements Peugeot Frères (EPF), la société faîtière de la famille. Malgré une ressemblance physique évidente avec son père, Thierry, 45 ans à l'époque, peine à endosser le costume de chef de famille. Il a réalisé la plupart de sa carrière chez Peugeot à l'étranger, aux Etats-Unis et au Brésil. Plus affable que son géniteur, il n'en est pas moins austère et avare de paroles, d'où son surnom, " le Menhir ". Une rivalité sourde l'oppose à son cousin Robert, de sept ans plus âgé, un centralien qui a occupé les plus hautes fonctions dans cette entreprise d'ingénieurs. Tout sépare en réalité les deux héritiers. Tandis que Thierry reste très attaché au berceau du groupe à Valentigney (Doubs) et y conserve une maison où il se rend dès que possible, Robert, lui, marié à une demoiselle d'Ormesson, partage son temps entre Paris et une résidence secondaire en Autriche. Les vacances ? Thierry les passe à Carnac, en Bretagne, dans une petite propriété héritée de sa mère. Il y entraîne ses enfants à la voile, sur le frêle dériveur acquis voilà quelques années. Pendant ce temps, Robert se détend dans sa villa, à Lamu, archipel exotique au large du Kenya, où s'abritent quelques célébrités comme Caroline de Monaco. Au-delà des hobbies, ce sont deux personnalités foncièrement opposées qui doivent cohabiter. Tandis que Thierry mène une vie ascétique entièrement dédiée à sa mission chez PSA et à sa famille, Robert, lui, fréquente les banquiers d'affaires avec lesquels il parle business, soucieux de faire fructifier le patrimoine familial, roule en Ferrari " pour tester la concurrence ", justifie-t-il, et participe aux dîners du Club des cent. Féru de chasse au buffle, en Afrique, il n'accompagne jamais son cousin en Alsace, sur les terres familiales, où Thierry, lui, traque les chevreuils. Malgré tout, au lendemain de la disparition de Pierre, chacun accepte, sans ciller, le partage des rôles. Thierry, Robert et Jean-Philippe endossent le costume qui leur est attribué par Jean Boillot, fidèle serviteur des Peugeot, qui anime les conseils de famille et gère la passation de pouvoirs. Mais le départ en 2006 de Jean-Martin Folz, l'ex-président du directoire de PSA, déclenche une crise dont les stigmates sont loin d'être effacés. Deux ans avant la date butoir, Folz avait fait parvenir à Thierry Peugeot une lettre : le jour de ses 60 ans, il quittera ses fonctions. Thierry enregistre, mais n'en dit mot à ses cousins. Aussi, lorsque ceux-ci apprennent, à quelques mois seulement du départ de Folz, l'existence de ce courrier, leur stupéfaction n'a d'égale que leur colère. Au conseil de surveillance de juillet 2006, Thierry soumet le nom de Frédéric Saint-Geours, ancien haut fonctionnaire entré chez PSA en 1988, et encaisseà un terrible camouflet. La confiance est rompue. L'unité de rigueur depuis la mort de Pierre est fissurée. D'aucuns, au sein de la famille, se demandent alors si Thierry est à la hauteur de la situation. Des entretiens avec Philippe Varin, alors directeur général du sidérurgiste Corus, ravivent l'espoir d'une solution. Mais le haut dirigeant décline l'offre de la famille. Lorsqu'un chasseur de têtes propose, en octobre, la candidature de Christian Streiff - un ancien de Saint-Gobain passé par EADS - une majorité des membres acquiesce. Le constructeur n'est pas dans une forme resplendissante. Ses ventes sont en recul, et le bénéfice net en chute de 80 %. La présence d'un capitaine pour redresser la barre paraît indispensable. Un peu déboussolés par ces querelles, les Peugeot confient à ce manager à poigne une feuille de route explicite : réveiller l'entreprise, engourdie après dix ans de mandature Folz. Le nouveau pilote, le pied sur l'accélérateur, annonce d'emblée des changements. Un courant d'air frais souffle dans les étages du vaisseau amiral de l'avenue de la Grande-Armée, à Paris. Les premières impressions sont positives. Robert, qui abandonne alors ses fonctions opérationnelles et intègre le conseil de surveillance, se montre plus circonspect. En veut-il à Christian Streiff de l'avoir écarté du terrain ? Cap 2010, le plan du nouveau boss, bouleverse l'organisation mais aussi la culture de la société. La centralisation du pouvoir, aux mains de proches de Christian Streiff, est mal vécue. Au fil des mois, l'écho des critiques gonfle. L'autoritarisme et le mépris du président sont dénoncés. Alerté par de nombreux cadres, Thierry Peugeot reste de marbre. Les semaines passent. Des lieutenants, fidèles et réputés compétents, quittent l'entreprise, qui n'a jamais connu pareille hémorragie. En coulisse, dans les conseils de famille élargis aux frères et s£urs, les cousins se querellent. Le soir de son renvoi, voté à l'unanimité des membres du conseil, Christian Streiff publie un communiqué où il fait part de son " incompréhension ". La veille encore, Thierry l'avait assuré de son soutien totalàAu lendemain de cette épreuve, que reste-t-il de l'unité de la famille Peugeot ? Parviendra-t-elle à recréer le fameux consensus qui lui a permis de traverser deux siècles et de surmonter tant de crises, y compris celle de la Seconde Guerre mondiale qui mit en péril son existence ? Au regard de l'Histoire, les fissures apparues depuis la disparition de Pierre peuvent sembler anecdotiques. Pourtant, le caractère inédit des récents événements soulève bien des questions. Jamais la famille ne s'est trouvée aussi seule, sans un fidèle serviteur capable de les mettre d'accord. Jamais non plus l'affectio societatis, qui a de tout temps relié salariés et actionnaires du Lion, n'a été à tel point menacé. Jamais, enfin, la famille n'a connu pareille absence de leadership. Les derniers mois ont aussi révélé les limites du mode de fonctionnement des Peugeot, qui, tout en mettant un point d'honneur à séparer management et capital, restent omniprésents au siège de PSA. Emprisonnés dans les mêmes structures financières familiales, les Peugeot sont condamnés à s'entendre, à tout le moins pour honorer ce nom, dont, avec le sens du devoir qui les caractérise, ils se sentent si intimement les dépositaires. Ces dernières semaines, Thierry Peugeot, le regard voilé d'inquiétude, n'aurait de cesse de le répéter à ses proches collaborateurs : " Soyons à la hauteur. 200 000 salariés nous regardent. "L.c.