L'année dernière, le musée Ludwig de Cologne fêtait ses 40 ans d'existence. C'est à un oublié de l'histoire qu'il se consacre ce printemps, en parfaite adéquation avec les collections de Peter et Irene Ludwig, couple de collectionneurs qui s'est adonné sans réserve à sa passion pour l'art du XXe siècle avant de faire don de ses innombrables joyaux. Né à Stolp de parents juifs, Otto Freundlich (1878-1943) a passé toute la seconde moitié de sa vie à Paris, fréquentant Pablo Picasso (qu'il côtoie déjà au Bateau-Lavoir lors d'un premier séjour en 1908) ainsi que Sonia et Robert Delaunay. Inspiré par Kandinsky, Arp et le Bauhaus de Walter Gropius, fasciné par le développement des sciences modernes (il est le cousin d'un collaborateur d'Albert Einstein), la théosophie et la cosmologie, il étudie l'art médiéval lors d'un séjour à Chartres en 1914 : les vitraux de la célèbre cathédrale éveillent son goût pour les arts ap...

L'année dernière, le musée Ludwig de Cologne fêtait ses 40 ans d'existence. C'est à un oublié de l'histoire qu'il se consacre ce printemps, en parfaite adéquation avec les collections de Peter et Irene Ludwig, couple de collectionneurs qui s'est adonné sans réserve à sa passion pour l'art du XXe siècle avant de faire don de ses innombrables joyaux. Né à Stolp de parents juifs, Otto Freundlich (1878-1943) a passé toute la seconde moitié de sa vie à Paris, fréquentant Pablo Picasso (qu'il côtoie déjà au Bateau-Lavoir lors d'un premier séjour en 1908) ainsi que Sonia et Robert Delaunay. Inspiré par Kandinsky, Arp et le Bauhaus de Walter Gropius, fasciné par le développement des sciences modernes (il est le cousin d'un collaborateur d'Albert Einstein), la théosophie et la cosmologie, il étudie l'art médiéval lors d'un séjour à Chartres en 1914 : les vitraux de la célèbre cathédrale éveillent son goût pour les arts appliqués, qu'il expérimentera sous la forme de tapisseries (hélas perdues), mosaïques (deux sont montrées ici) et vitraux (un seul exemple est conservé). Richement documentée, l'exposition déploie la modernité de Freundlich depuis les années 1910 jusqu'à sa déportation en Pologne en 1943. Elle souligne les liens qu'il entretenait avec le cubisme, le dadaïsme et le futurisme. Environ 80 oeuvres (peintures, sculptures, gouaches et pastels) et pièces d'archives sont présentées, ce qui est peu pour rendre compte d'une vie entière consacrée à l'art, mais chanceux quand on connaît le destin tragique de l'homme et de certaines oeuvres. Il est ainsi miraculeux de pouvoir admirer sa grande mosaïque réalisée en 1919 pour le collectionneur colonais Josef Feinhals, qui la destinait à un pavillon privé : La Naissance de l'homme n'a jamais été installée là où elle devait l'être, la propriété de Feinhals ayant brûlé, et a longtemps été oubliée dans un hangar, échappant de peu aux nazis. Elle a ensuite été entreposée dans l'un des salons de l'Opéra de Cologne, où personne ne l'a remarquée tant elle était bien cachée aux yeux du public. C'est donc une redécouverte majeure qui nous est offerte ici, avant que l'oeuvre ne réintègre définitivement le bâtiment de l'Opéra, cette fois dans un écrin plus approprié. Fortement marqué par le modèle collectif des artistes médiévaux, Freundlich développe une conception de l'art et de l'homme qui illustre ses idéaux de gauche : dans ses compositions, l'individu n'est plus placé au centre d'une perspective tridimensionnelle mais se dilue peu à peu dans un espace cosmique qui tend à l'abstraction dès 1911, au moment où Kupka et Kandinsky y arrivent également. Pendant la guerre 1914-1918, celui qui est aussi sculpteur se lie d'amitié avec Raoul Hausmann, Hannah Höch et les dadaïstes berlinois. Au lendemain de l'armistice, il organisera avec Max Ernst la première exposition dadaïste de Cologne. Actif à Berlin au début des années 1920, il adhère au groupement artistique anarchiste " Kommune " et manque de peu d'obtenir un poste de professeur au Bauhaus. Belle exposition, hélas par moments désincarnée : aucun portrait d'Otto Freundlich n'accueille le visiteur à l'entrée des salles, et il faut attendre la fin du parcours pour contempler son large visage souriant. Dès 1933, Freundlich est taxé d'artiste dégénéré : aux yeux de l'Allemagne nazie, il est l'incarnation parfaite du " mal " puisque juif, communiste et moderne ! En 1937, il est rendu tristement célèbre quand les nazis font de sa Grosse tête sculptée en bois (1912) l'emblème de l'art dégénéré sur tous les supports publicitaires de l'exposition qui ouvre ses portes à Munich et qui voyagera dans toute l'Allemagne et alentour, attirant deux millions de visiteurs. Pas moins de quatorze oeuvres de Freundlich y sont montrées. Ironie de l'histoire, les nazis semblent avoir perdu la fameuse sculpture entre 1937 et 1941 : en comparant les images de presse, les historiens ont réalisé qu'il s'agissait alors d'une réplique car les différences sont nombreuses... La fin de la vie d'Otto Freundlich est dramatique. Bien qu'établi à Paris depuis de longues années, il n'obtient jamais la nationalité française. Réfugié dans les Pyrénées en 1942 après avoir tenté d'obtenir un visa pour les Etats-Unis, il se cache dans le village de Saint-Martin-de-Fenouillet mais, dénoncé, il est emprisonné au camp de Gurs puis transféré à Drancy, près de Paris, avant d'être déporté en Pologne où il décède à l'âge de 64 ans, glissant dans l'oubli jusqu'à aujourd'hui... Otto Freundlich. Communisme cosmique, au musée Ludwig, à Cologne, jusqu'au 14 mai. www.museum-ludwig.de PAR ALIÉNOR DEBROCQ, À COLOGNE