Dans votre travail, selon vous, qu'est-ce qui retient l'attention ? Votre singularité ? Votre apport, précieux, à ce que l'on a appelé le roman graphique ? Ou votre manière de rendre la nature, cette " narration sereine " comme le dit votre confrère Larcenet ?
...

Dans votre travail, selon vous, qu'est-ce qui retient l'attention ? Votre singularité ? Votre apport, précieux, à ce que l'on a appelé le roman graphique ? Ou votre manière de rendre la nature, cette " narration sereine " comme le dit votre confrère Larcenet ? Oh, un peu de tout ça peut-être, oui, je ne sais pas. Je suis là depuis longtemps aussi, ça aide... J'ai en tout cas très vite voulu sortir des séries bien cadrées comme les aime, ou les aimait tant, la BD franco-belge, en essayant de ne pas m'adresser uniquement aux enfants, mais aussi aux adultes. Avec Jonathan, je l'ai conscientisé et exprimé plus tard, j'ai écrit et dessiné une autobiographie imaginaire. Il est une projection de moi-même, mais c'est au fond ce que font tous les enfants : ils s'imaginent autre et autre part, s'imaginent mille vies, mille aventures. Et puis, j'ai toujours voulu créer des personnages peut-être plus réalistes, plus subtils, plus... tangibles que ceux que véhicule traditionnellement la bande dessinée. Surtout pas de héros, ni de méchants. J'ai besoin de croire en eux pour les dessiner, d'être proche de quelque chose d'authentique. C'est pour ça que j'essaie de ne faire que ce que j'aime, ça permet d'alimenter ce feu. Et j'essaie juste de raconter la meilleure histoire possible. Une recherche d'authenticité qui a fait de vous un des premiers auteurs considérés comme féministes : vous avez toujours aimé les femmes dans vos albums, mais des femmes très éloignées de toutes les caricatures .Peut-être, oui. Kate, dans Jonathan, a marqué beaucoup de lecteurs et de lectrices, elles me le disent encore souvent. Et c'est vrai que je déteste tout autant en bande dessinée les images de pin-up sexy que la Castafiore ! J'ai beaucoup de mal avec de telles représentations, mais Hergé, lui, a eu du mal à accepter Jonathan dans le journal Tintin. Il trouvait que c'était compliqué, je n'ai pas eu beaucoup l'occasion d'en parler avec lui à l'époque. J'essaie juste de donner une certaine profondeur à mes personnages, d'être encore une fois plus proche de quelque chose d'authentique, de " vrai ", même si je n'écris que des fictions. Pour Georgia, par exemple, le personnage principal et féminin de mon dernier album Calypso, j'ai un peu pensé à Gena Rowlands (NDLR : actrice et muse de John Cassavetes) pour son apparence, mais j'ai puisé ailleurs son caractère et les ressorts de sa psychologie, qui devaient être assez subtils : une actrice mythique et à la retraite, proche de la mort mais sans aucun pessimisme, qui reste jeune d'esprit et surtout amoureuse. Calypso aurait pu être une tragédie, il ne l'est pas grâce à Georgia. Et j'ai aussi besoin de femmes dont on pourrait vraiment tomber amoureux ; mes histoires sont souvent sentimentales. Mes personnages sont souvent à la recherche de la femme idéale, avec l'impression de l'avoir rencontrée à chaque fois. Dans cet album entièrement en noir et blanc, on retrouve votre amour immodéré pour les montagnes et les grands espaces enneigés. Vous situez votre intrigue en Suisse, presque au pas de votre porte ! Et pourtant, j'ai fait beaucoup moins de repérages que d'habitude, je n'ai pas suivi une documentation précise non plus. J'avais envie de me surprendre, à la fois en m'essayant à ce noir et blanc quasiment sans contrastes autres que des noirs profonds et des blancs très lumineux, puis en m'essayant un peu plus à l'évocation. On peut reconnaître le Valais par endroit, j'ai représenté le port de La Tour-de-Peilz sur le lac Léman, on devine Vevey ou les Dents du Midi, mais la luxueuse clinique Edelweiss où elle est internée n'existe pas en tant que telle - ça, c'est un cliché suisse (rires). Le choix d'y revenir s'est imposé parce que l'idée de cette histoire m'avait été soufflée par un ami libraire dans le Vaud, mais elle m'a aussi, peut-être, reconnecté avec certaines racines : mon ami Derib, à qui je dois beaucoup, ou le graveur Félix Vallotton, que j'admire. Mais la clé d'un bon scénario reste sa crédibilité, c'est pour ça que je tenais, dans Calypso, à évoquer l'importance des travailleurs immigrés en Suisse dans les années 1980. On les oublie beaucoup ces derniers temps, la Suisse se replie très fort sur elle-même, ce qui n'a aucun sens. Sur le Tibet, qui a longtemps hanté votre oeuvre, vous n'avez jamais hésité à prendre position... J'ai été marqué par la philosophie orientale, et évidemment par mes nombreux voyages au Tibet, en Inde, dans la région du Népal, dans les régions himalayennes, mais aussi dans tout l'Extrême-Orient. Ce n'est pourtant qu'au troisième album de Jonathan que je me suis décidé à aller sur place, je n'avais alors que quelques dizaines de photos à ma disposition, il n'y avait que ça sur le Tibet ! Depuis, je n'ai jamais pu m'arrêter de voyager, d'approfondir ma connaissance, j'espère intime, avec l'Asie. Et essayer d'être authentique en racontant le Tibet, comme je l'ai beaucoup fait, ça implique d'être clair avec cette réalité politique : le Tibet est occupé par la Chine. Le Tibet n'est pas une province chinoise, et les Tibétains ne sont pas une minorité ethnique de la Chine. Ce sont deux pays voisins en conflit depuis des siècles, et l'un est beaucoup, beaucoup plus fort et puissant que l'autre. Il est impossible de ne pas témoigner de ça. Je n'y suis plus retourné depuis quelques années maintenant, j'ai eu envie d'explorer d'autres univers, y compris avec Jonathan ; j'ai eu l'impression, créativement, il y a quelques années, d'avoir fait un peu le tour. Mais je réponds dès que j'en ai l'occasion aux sollicitations de soutien. J'y retournerai peut-être, en album ou en voyage, les choses n'ont fait qu'empirer pour les populations sur place. Une idée précise, déjà, de votre prochain projet ? Le grand prix d'Angoulême m'avait mis en retard sur Calypso, ça sera plus calme en 2018. Et je ne sais pas encore tout à fait. J'ai un projet de one shot qui se précise, et sans doute un nouvel épisode de Mickey, proche de ce que Disney et Glénat m'ont permis de faire l'année dernière ( NDLR : Une mystérieuse mélodie , soit la rencontre de Mickey et Minnie en 1927, dans un style magnifiquement rétro). Je me suis beaucoup amusé à le réaliser, ça m'a rappelé que j'avais moi-même postulé chez Disney, en Californie, au début de ma carrière... Aujourd'hui, je suis content qu'ils m'aient refusé.