Quand ils ne iodlent pas dans l'air vivifiant de montagnes exagérées, ne tiennent pas la banque ou ne posent pas des vignettes coûteuses et tenaces sur le pare-brise des autos, les Suisses sont très capables de fantaisie, de drôlerie, de profondeur et même d'esprit baroque. Auteur de nombreux romans, l'écrivain bâlois Urs Widmer - aujourd'hui sexagénaire - le prouve en intégrant ces vertus cardinales et en réussissant l'exercice difficile de créer de l'émotion vraie d'une main légère, avec ce menu décalage de l'imaginaire poétique qui donne plus de poids à la réalité.
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Quand ils ne iodlent pas dans l'air vivifiant de montagnes exagérées, ne tiennent pas la banque ou ne posent pas des vignettes coûteuses et tenaces sur le pare-brise des autos, les Suisses sont très capables de fantaisie, de drôlerie, de profondeur et même d'esprit baroque. Auteur de nombreux romans, l'écrivain bâlois Urs Widmer - aujourd'hui sexagénaire - le prouve en intégrant ces vertus cardinales et en réussissant l'exercice difficile de créer de l'émotion vraie d'une main légère, avec ce menu décalage de l'imaginaire poétique qui donne plus de poids à la réalité.Dans la peau du narrateur de L'homme que ma mère a aimé, il accompagne d'une verve enjouée et meurtrière le parcours mélancolique de Clara, au coeur d'une ville suisse inommée et baignée par un lac. Parcours d'une femme (qui, presque par hasard ou inadvertance, est aussi sa mère), ensorcelée et peu à peu anéantie par son amour pour un homme qui, même lors d'une brièvissime liaison, l'a toujours traitée comme quantité négligeable. Du reste, l'enfance de cette mère n'a pas été plus heureuse dans cette même ville lacustre, avec un père tyrannique, maniaque et méprisant, qu'elle fuyait dans des rêveries extravagantes où l'auteur évolue avec félicité. Comme, d'ailleurs, dans l'arbre généalogique dudit père, petit-fils du "Nègre", un Noir fuyant son pays et - on ne sait comment - parvenu épuisé dans le Piémont, le temps d'une nuit et de faire un enfant à son hôtesse inconnue avant de rendre le dernier soupir. On fera d'ailleurs connaissance avec la nombreuse fratrie piémontaise de ce père à la barbe terrible, tribu de muletiers trafiquant à travers les montagnes avant de tomber dans les bras du fascisme mussolinien. Edwin, l'homme aimé, n'est pas en reste de singularité: au départ, c'est un jeune homme impécunieux qui rêve de devenir musicien et qui vampirise tout son entourage pour parvenir à ses fins et monter le Jeune Orchestre dont il assure la direction. Peu à peu, cette formation incertaine et disparate, dont les cacophonies se donnent les alibis du modernisme, va prendre du galon pour devenir un orchestre de réputation internationale. Clara, tombée amoureuse d'Edwin lors de son premier concert, s'est dépensée sans compter pour assurer, au sein de l'institution débutante, l'avalanche de tâches ingrates que les grands artistes délèguent volontiers à leurs collaborateurs et davantage encore à leurs admiratrices. Edwin en viendra bien, pourtant, à coucher un bout de temps avec elle, juste de quoi lui fournir matière à avorter, avant d'épouser la riche héritière de l'usine fondée par le propre père de Clara, elle-même réduite à un état proche du dénuement. Toutefois, en parfait gentilhomme, il n'omettra pas de faire graver le nom de Clara sur la stèle dédiée aux membres d'honneur de l'orchestre, ni d'organiser l'envoi automatique d'une orchidée à chacun de ses anniversaires. Sur cette trame sordide, Widmer construit l'épopée poignante et pourtant drolatique de cette passion ravageuse qui oblitère tout ce qui ne la concerne pas. Astuce révélatrice: on ne saura strictement rien d'un mari, à peine cité pour mémoire (et aussi pour justifier l'existence du narrateur), comme s'il n'avait été dans la vie de Clara qu'une silhouette sans épaisseur et totalement effacée par l'éblouissement intérieur d'une autre présence. Tout comme, en plusieurs circonstances, Clara elle-même, en mal de reconnaissance, se sent devenir une sorte d'ectoplasme, un être dématérialisé, invisible pour son entourage et, notamment, pour sa détestable idole. Bien entendu, la folie n'est pas loin, et elle ne manquera pas d'en côtoyer les goufres. Si l'imagination fantasque de l'auteur, son féminisme sous-jacent et la distorsion très opérante entre la forme et la matière constituent un des attraits majeurs du roman, on goûte aussi au plaisir des collisions de la fiction avec les réalités historiques. Ainsi, les chemins d'Edwin et de Clara croisent à plusieurs reprises celui de Béla Bartok, qui compose d'ailleurs un Divertimento pour le Jeune Orchestre, dans son chalet de vacances où, plongé dans son travail, il a "raté certaines choses, entre autres le début de la Seconde Guerre mondiale". On imagine, à propos de guerre, que ce n'est pas sans intention précise et narquoise que l'auteur helvète évoque le prodigieux enrichissement de son compatriote Edwin, dont l'usine travaille à plein rendement pour fournir les marchands d'armes de tous les horizons. On voit aussi évoluer le potager de guerre auquel une Clara déboussolée voue toutes ses énergies, au rythme des exploits militaires de l'Autrichien moustachu et du Romagnol taurin. Et que dire de la visite de ce Mussolini en pleine ascension à la tribu piémontaise des muletiers toute à sa dévotion, et de la superbe du cousin Boris, le fier-à-bras en chemise noire qui, plus tard, paradera moins dans le caleçon où un orage en montagne l'a vidé de sa peur? Ce qui ne l'empêchera pas d'envisager un avenir mirifique en se faisant aimer de la "véritable" princesse Anastasia et en dilapidant tous ses avoirs pour récupérer les richesses des Romanov, auxquels cette héritière putative ne devait pas la moindre goutte de sang. Cet univers fantasque ne fait pourtant jamais oublier le sort pathétique de Clara, cette ombre maternelle qu'à chaque apparition publique d'Edwin aux côtés d'une célébrité, le narrateur croit surprendre dans le sillage du vieil artiste. L'homme que ma mère a aimé, par Urs Widmer. Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary. Gallimard, 126 p.DE GHISLAIN COTTON