D'ici à cinquante ans, il faudra refaire l'histoire de Napoléon tous les ans... ", prophétisait la préface de la Vie de Napoléon parue sous la plume de Stendhal en 1817-1818. On n'est pas loin du compte. Ne dit-on pas de ce géant, pour reprendre la formule d'un de ses plus brillants spécialistes, Jean Tulard, " qu'il a inspiré plus de livres qu'il ne s'est écoulé de jours depuis sa mort " ? Indémodable Napoléon Bonaparte. Sa trajectoire fut trop fulgurante, son épopée trop haletante, sa fin à la fois trop palpitante et poignante pour qu'il puisse en être autrement. L'acteur principal lui-même aura été impérial dans son rôle, jusqu'à son dernier souffle rendu sur une lointaine île battue par les vents et les flots qui lui tenait lieu de geôle.

Napoléon avec son fils (gravure, 1891). L'empereur n'était pas qu'un chef d'Etat. Il s'est efforcé d'être un bon père. Tant que possible. © GETTY IMAGES

On ne sait jamais trop où donner de la tête quand on veut approcher le personnage, tant il a pris lui-même plaisir à brouiller les pistes avant de tirer sa révérence. Diable d'homme. On peut y découvrir tout et son contraire. Saluer tout à la fois le libérateur des peuples et dénoncer l'oppresseur de ces mêmes peuples. Abominer l'ogre corse dévoreur de soldats et louer l'infatigable porteur des idéaux de liberté, d'égalité et de fraternité enfantés par la Révolution française. S'extasier devant l'oeuvre du législateur et détester l'appétit féroce du conquérant. Le super-héros parviendrait même à se rendre émouvant et attachant par de vraies fragilités.

Napoléon fut par-dessus tout homme de pouvoir et, par ses ambitions toujours inassouvies, homme à abattre. On ne renverse pas autant de trônes, on ne découronne pas autant de têtes, sans se heurter à la loi du nombre et sans finir par y succomber. Cet éternel stressé portait à bout de bras un empire à la taille devenue surhumaine. Condamné à de continuelles campagnes victorieuses, il est devenu prisonnier de ses incessantes conquêtes. Engagé dans une infernale course contre le temps, ce temps qui lui a toujours manqué pour asseoir son régime, il ne pouvait qu'être rattrapé puis dépassé par la démesure de ses desseins. Mais au fait, quels desseins ? Quinze ans d'une insolente domination sur l'Europe se sont clôturés sur une part de mystère. Lui qui a eu les deux tiers du continent à ses pieds, savait-il au juste ce qu'il rêvait d'en faire ?

Il fallait bien que le " Dieu de la Guerre " morde un jour la poussière. Le destin a choisi nos contrées pour le baisser du rideau, un 18 juin 1815 à Waterloo. Mais c'est lorsque l'Aigle est définitivement foudroyé qu'il prend véritablement son envol.

Car nul plus que lui n'a autant soigné sa com, n'a autant veillé à ne jamais se faire oublier et à rester éternel objet d'engouement. A force de travailler à sa légende, ce grand homme d'1,69 mètre a rendu difficile la tâche de démêler le vrai du faux qu'il y a en lui. Le Napoléon authentique se dérobe volontiers devant le Napoléon devenu mythe. S'en dégage un personnage tout en ombres et en lumières. Rien à voir avec la figure intégralement et définitivement repoussante d'un Adolf Hitler, cet autre conquérant de l'Europe. Napoléon ne fut pas que ténèbres, monstruosités, mort et désolation, très loin de là.

Au travers de ce hors-série exceptionnel, Le Vif/L'Express invite à faire plus ample connaissance avec les multiples visages, souvent insaisissables, de ce petit Corse né voici 250 ans et que rien ne destinait à devenir empereur des Français.