C'est un dossier hors normes, un procès inédit sous la Ve République française. Une histoire tortueuse qui obsède Nicolas Sarkozy et attise sa colère contre l'un des prévenus, l'ex-Premier ministre Dominique de Villepin. L'affaire Clear-stream, montage de haut vol destiné à discréditer plus d'une centaine de personnalités en faisant croire qu'elles possédaient des comptes secrets à l'étranger, sera jugée du 21 septembre au 21 octobre devant le tribunal correctionnel de Paris. Ces fausses listes de fraudeurs, censées être le détonateur d'un scandale politico-financier, rassemblaient élus, industriels, financiers, policiers, avocats, magistrats, journalistes, mannequins, artistesà Aux magistrats, désormais, de démêler les fils de cette embrouille mêlant à plaisir manipulations, intox et mensonges.
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C'est un dossier hors normes, un procès inédit sous la Ve République française. Une histoire tortueuse qui obsède Nicolas Sarkozy et attise sa colère contre l'un des prévenus, l'ex-Premier ministre Dominique de Villepin. L'affaire Clear-stream, montage de haut vol destiné à discréditer plus d'une centaine de personnalités en faisant croire qu'elles possédaient des comptes secrets à l'étranger, sera jugée du 21 septembre au 21 octobre devant le tribunal correctionnel de Paris. Ces fausses listes de fraudeurs, censées être le détonateur d'un scandale politico-financier, rassemblaient élus, industriels, financiers, policiers, avocats, magistrats, journalistes, mannequins, artistesà Aux magistrats, désormais, de démêler les fils de cette embrouille mêlant à plaisir manipulations, intox et mensonges. Face à eux, cinq prévenus : Dominique de Villepin, donc, mais également un ex-responsable de l'entreprise d'aéronautique EADS, Jean-Louis Gergorin, son collaborateur Imad Lahoud, le journaliste Denis Robert et un analyste financier, Florian Bourges. S'y ajoutent deux témoins assistés, en particulier le général Philippe Rondot, spécialiste du renseignement. Sans oublier les " victimes " : 41 parties civiles, parmi lesquelles Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Laurent Fabius et quatre autres anciens ministres. La liste des témoins confine, elle aussi, au Who's Who : le juge d'instruction Renaud Van Ruymbeke, l'ex-directeur des Renseignements généraux Yves Bertrand et, peut-être, l'actuelle ministre française de la Justice, Michèle Alliot-Marie, devraient se présenter à la barre. Bref, un parterre de grande première théâtrale, en présence des meilleurs avocats de la place. Le tribunal fera-t-il pour autant la lumière sur cet imbroglio ? Certes, on sait déjà que l'auteur des listings est Imad Lahoud, franco-libanais de 41 ans, doué pour l'informatique et les maths (il vient de décrocher l'agrégation). Certes, il est établi que son supérieur de l'époque, Jean-Louis Gergorin, a transmis anonymement ces documents au juge Van Ruymbeke, pour qu'il enquête à leur sujet. Certes, on sait également que ce même Gergorin a alerté son ami Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères. Mais il faut maintenant déterminer les motivations des uns et des autres et répondre à plusieurs questions cruciales. C'est la première énigme de cette affaire à soufflets. Son secret tient sans doute beaucoup à la personnalité et au parcours du jeune homme. Ancien trader, il vient de passer quelques mois en prison pour escroquerie quand il est recruté, en 2002, par Jean-Louis Gergorin chez EADS. Celui-ci est alors le " génie stratégique " de l'entreprise, un énarque et polytechnicien brillant, très proche de son patron, Jean-Luc Lagardère. Il confie à Lahoud la gestion d'un bureau d'études et lui octroie de confortables revenus, près de 300 000 euros en deux ans. Reste à connaître le rôle exact de celui-ci dans l'affaire Clearstream, du nom d'une société de compensation installée au Luxembourg. Lahoud a d'abord nié toute implication, avant de déclarer récemment, dans une énième version des faits, avoir ajouté le nom de Sarkozy - alors ministre de l'Intérieur - dans les listings à la demande de Gergorin et de Villepin. Entre-temps, il avait affirmé - sans preuves - avoir rencontré le futur président à plusieurs reprisesà Seule certitude le concernant : l'expertise de son ordinateur a révélé l'ampleur de ses man£uvres informatiques. Dès le début des investigations, en avril 2005, il a en effet effacé 623 629 fichiers de son disque dur ! Sans se douter que les experts pourraient tout de même récupérer, dans la mémoire de l'appareil, plusieurs noms, dont celui d'un Suisse et de deux oligarques russes mentionnés dans les fameux fichiers. C'est une autre énigme soumise au tribunal. Après avoir menti, Jean-Louis Gergorin a fini par reconnaître la paternité des courriers anonymes envoyés au juge Van Ruymbeke en mai 2004. L'énarque affirme désormais avoir été berné par Lahoud, son " mauvais génie ". D'après lui, ce dernier aurait fabriqué seul ces listings et aurait réussi à lui faire croire qu'ils étaient vrais. Gergorin explique sa crédulité par le contexte particulier de l'époque : il est alors persuadé que Jean-Luc Lagardère, décédé le 14 mars 2003, a été assassiné afin que des Russes puissent, grâce à des complicités internes, prendre le contrôle d'EADS. En arrivant avec la liste des supposés " corrompus " de l'entreprise, Lahoud vient en quelque sorte nourrir cette théorie du complot. Son supérieur y croit d'autant plus facilement qu'il lui montre d'autres listes de détenteurs de comptes, parmi lesquels diverses personnalités. Ces révélations paraissent si graves à l'énarque d'EADS qu'il se précipite chez son vieil ami Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères. Gergorin reconnaît que lors d'une réunion, le 9 janvier 2004, il a cité, devant Villepin, le nom de Sarkozy, car Lahoud lui avait auparavant parlé d'un compte " Bocsa ", référence au patronyme complet de Nicolas Sarkozy et de son père. Dès lors, le cadre d'EADS ne cessera plus - du moins à l'en croire - de rendre compte à son ami du Quai d'Orsay des avancées de cette histoire. Ce dernier lui aurait quasiment ordonné d'aller en parler à un juge. D'après Gergorin, Villepin a cru jusqu'au bout, comme lui, à la véracité des listes. Après la révélation de l'affaire, il lui aurait même confié que l'attitude de Nicolas Sarkozy tendait à faire croire que tout était vrai, car il en faisait " trop " pour n'avoir rien à se reprocher. C'est la troisième énigme, un mystère qui devrait pimenter l'audience. Première hypothèse : Lahoud l'a fait seul, afin de satisfaire son " patron " Gergorin, soucieux pour sa part de convaincre Dominique de Villepin du sérieux de l'affaire. Deuxième hypothèse, plus piquante : Villepin lui-même, voyant débarquer le duo, aurait demandé à Gergorin d'ajouter le nom de Sarkozy afin de déconsidérer un rival pour la présidentielle de 2007. Ce scénario a les faveurs du président de la République. Persuadé qu'on a tenté de le compromettre en essayant de faire croire qu'il détenait un compte à l'étranger, il mouline sa colère et veut la peau de l'adversaire. Dominique de Villepin, que Jean-Louis Gergorin et le général Rondot (appelé à la rescousse pour enquêter discrètement) surnommaient " le Mousquetaire ", se drape dans la raison d'Etat. Après avoir déclaré aux juges qu'il ne connaissait rien à cette histoire, il a reconnu, confronté aux notes du général, qu'il avait bien eu connaissance des listings. A l'entendre, il n'en aurait pas parlé à la justice, car il souhaitait d'abord faire vérifier ces informations. Il dément les propos qu'il aurait tenus contre Nicolas Sarkozy et assure n'avoir plus rencontré Gergorin en tête à tête après la fameuse réunion du 9 janvier 2004. A l'entendre, Nicolas Sarkozy était depuis longtemps au courant de la man£uvre orchestrée contre lui et exerce aujourd'hui des pressions sur la justice. Interrogé par L'Express le 13 septembre, " le Mousquetaire " déclarait ainsi à propos du procès : " Je n'ai jamais mêlé la politique à cette échéance, et je n'ai cessé de dénoncer l'instrumentalisation politicienne de cette affaire. "Après moult hésitations, le procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin, a demandé que Dominique de Villepin soit renvoyé devant le tribunal pour " faits de complicité calomnieuse ". Les juges d'instruction souhaitent, eux, qu'il soit en outre poursuivi pour " complicité d'usage de faux et recel d'abus de confiance et recel de vol ". Le tribunal tranchera. Quoi qu'il en soit, le jugement sera décisif pour son avenir politique. Il encourt au maximum cinq ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. Et peut-être de l'inéligibilité. J.-M. P.jean-marie pontautlahoud a d'abord nié, puis déclaré avoir ajouté le nom de sarkozyd'après gergorin, villepin a cru jusqu'au bout à la véracité des listes