A Beyrouth, Station est un espace culturel hybride et branché, créé en 2013. Ce jour-là, sur une petite scène nue, deux corps gémellaires tentent, tantôt en duo, tantôt en solo, d'ouvrir des portes imaginaires et de franchir des barricades qui nous sont invisibles. Peu de musique, pas de grands costumes, juste un bout d'éclairage, des mouvements et une solitude sous tension : la performance intitulée Joufoun (Les Paupières) est signée Rana Karam. Une première création réussie pour cette actrice professionnelle qui continue de vivre et de créer à Damas. " Bien sûr, Beyrouth est une fenêtre sur le monde, mais j'ai choisi de rester à Damas malgré les difficultés, le peu de moyens financiers, le manque de salles de répétition, etc. La guerre nous a mis à nu : plus possible de mentir avec des spectacles de façade pour faire joli. Désormais, je parle sur un ton plus personnel. Les conditions difficiles nous rendent encore plus sensibles. Par le mouvement des corps, ma pièce parle des portes qu'on veut ouvrir, contre-carrées par les inattendus de la vie. C'est une invitation à diminuer notre taux de peur. " Rena Karam fait partie des artistes rassemblés pour inaugurer, à Beyrouth, le futur festival Moussem Cities Damascus, qui aura lieu du 1er au 28 février à Bruxelles. Une inauguration " déplacée ", et pour cause.
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A Beyrouth, Station est un espace culturel hybride et branché, créé en 2013. Ce jour-là, sur une petite scène nue, deux corps gémellaires tentent, tantôt en duo, tantôt en solo, d'ouvrir des portes imaginaires et de franchir des barricades qui nous sont invisibles. Peu de musique, pas de grands costumes, juste un bout d'éclairage, des mouvements et une solitude sous tension : la performance intitulée Joufoun (Les Paupières) est signée Rana Karam. Une première création réussie pour cette actrice professionnelle qui continue de vivre et de créer à Damas. " Bien sûr, Beyrouth est une fenêtre sur le monde, mais j'ai choisi de rester à Damas malgré les difficultés, le peu de moyens financiers, le manque de salles de répétition, etc. La guerre nous a mis à nu : plus possible de mentir avec des spectacles de façade pour faire joli. Désormais, je parle sur un ton plus personnel. Les conditions difficiles nous rendent encore plus sensibles. Par le mouvement des corps, ma pièce parle des portes qu'on veut ouvrir, contre-carrées par les inattendus de la vie. C'est une invitation à diminuer notre taux de peur. " Rena Karam fait partie des artistes rassemblés pour inaugurer, à Beyrouth, le futur festival Moussem Cities Damascus, qui aura lieu du 1er au 28 février à Bruxelles. Une inauguration " déplacée ", et pour cause. Beyrouth porte toujours les marques de sa guerre civile (1975 - 1990), avec de-ci de-là des immeubles décharnés, des transports publics quasi inexistants et dix-sept confessions religieuses réparties en trois groupes (chrétiens, sunnites, chiites) qui coexistent difficilement : cela fait huit mois que le pays attend la formation d'un nouveau gouvernement. Le Liban accueille près d'un million de réfugiés syriens sur une population de plus de quatre millions. La plupart sont parqués dans des camps, dans des conditions difficiles frôlant la crise humanitaire. Pourtant, " Beyrouth underground ", aujourd'hui parfois comparé à Berlin, accueille aussi de nombreux artistes, notamment syriens. C'est le cas au Koon Theater, le petit studio du metteur en scène syrien Oussama Halal (on l'a vu récemment en Belgique au Théâtre national avec Above Zero et The Other Side of the Garden). L'artiste s'est installé à Beyrouth en 2012 après avoir quitté les rues de Damas où son théâtre questionnait la figure du... héros. " On m'a fait comprendre que mon travail n'était pas le bienvenu, je me suis donc installé à Beyrouth où je ne suis pas un "réfugié" syrien mais un "résident". J'ai le privilège d'être un artiste reconnu, et je peux circuler en Europe, mais je pense que mon travail a plus de sens dans la région. Avant la guerre, je privilégiais les questions esthétiques. Maintenant, mon théâtre est plus physique, pluridisciplinaire et politique. Ici au Liban, c'est plus ouvert, même si on doit parfois jongler avec la censure et le manque d'argent : beaucoup d'artistes sont bénévoles. " Les artistes se battent toujours contre les étiquettes qu'on leur colle. Dans le cas des artistes syriens, la guerre et l'orientalisme restent un fond sonore bruyant dans le regard des autres. " Les Européens semblent surpris qu'en Syrie on puisse faire du théâtre contemporain, constate Rana Karam. La pitié envers nous à cause de la guerre me chagrine ". Même impression du côté d'Oussama Halal. " Au début, lorsque j'étais invité en Europe, je sentais que l'artiste syrien était " sexy ". On aimait bien me voir en tant qu'artiste victime. Ça m'irrite. Je ne suis pas victime, je suis témoin. Je ne veux pas m'inscrire dans ce contexte-là. Je me concentre sur un contenu artistique ! " Difficile de leur donner tort, et de les limiter au seul thème réducteur de la guerre. Aujourd'hui, certains artistes syriens refusent d'ailleurs de participer à des événements culturels sous l'étiquette " artistes en exil " pour ne pas nourrir le regard biaisé du public européen. Des écueils qu'a précisément tenté d'éviter Moussem/Centre nomade des arts. L'organisation flamande, qui promeut depuis près de vingt ans sur nos scènes des artistes contemporains au background " arabe ", programme aussi, depuis 2016, un festival annuel de grandes villes arabes. Cette année, Damas sera donc à l'honneur tout le mois de février. " Loin du folklore, les grandes villes racontent la société contemporaine, et pas que dans les pays arabes, d'ailleurs, explique Mohamed Ikoubaân, son directeur artistique. Un festival sur Damas est très particulier. La guerre en Syrie a dispersé près de 80 % de ses artistes aux quatre coins du monde. Damas, c'était la Syrie du Levant, de la Renaissance arabe ; aujourd'hui, c'est une ville prise en étau entre la peste et le choléra, la dictature politique ou la dictature religieuse. Bien sûr, nous nous sommes demandé si c'était bien le moment de faire un festival sur Damas. Mais de nombreux artistes syriens nous ont convaincus que oui. Et la " hype " dont certains se disent la cible s'est un peu tassée. L'autre question concernait l'organisation du festival : comment le construire ? On pouvait se rendre à Damas, mais de nombreux artistes indépendants ont quitté le pays et le contrôle de l'Etat est omniprésent. On a donc fait appel à des acteurs culturels syriens qui connaissent la scène artistique de Damas. Nous avons décidé de faire symboliquement démarrer le festival à Beyrouth pour les artistes qui ne pouvaient obtenir un visa et étaient donc privés de mobilité. Le Liban est un pays frontière et les liens historiques sont forts entre Damas et Beyrouth, mais évidemment compliqués. " Dans la programmation bruxelloise, les artistes syriens viendront donc de Berlin, Paris, Zurich et Amsterdam. Une artiste viendra de Damas mais doit encore obtenir son visa. A l'année, Moussem accueille par ailleurs des artistes syriens en résidence en Belgique comme la plasticienne Dareen Abass, qui présentera, à l'automne, son travail artistique au Wiels bruxellois. " Artiviste " syrienne basée au Canada et passée par Beyrouth, Alma Salem est la curatrice de l'exposition conceptuelle Kashash qui sera présentée à Bozar durant le festival. " Nous sommes en pleine révolution sociale, esthétique et artistique, commence-t-elle. Dans le temps, il y avait tout le fardeau imposé par le régime baasiste, un côté " soviétique " imposé sur le travail des artistes. Une révolution artistique a commencé avant 2011 qui essayait de repousser les " lignes rouges " avec une timide scène artistique indépendante. L'artiste visuel Khalil Younes était par exemple très engagé dans la révolution ; son tableau de jeune enfant égorgé I am from Syria / Revolution 2011 a été acheté par le British Museum. Mais cela reste fragile. La révolution a été un boom d'expression chez les jeunes artistes. Aujourd'hui, les artistes indépendants restés à Damas ont très peur. En Syrie, il y a aussi des artistes dans la propagande (surtout dans l'industrie du divertissement) et d'autres qui s'emparent des grandes questions humaines (le mariage, l'amour, les enfants, la famille) : ils préfèrent traiter de ces questions plus safe, et c'est compréhensible. Le choix de rester en Syrie est très personnel et il y a toujours un prix à payer. En l'occurrence, le prix est grand. On a tout perdu : nos ateliers, notre argent, notre histoire professionnelle et, surtout, le public syrien. Vous pensez que c'est important d'être à l'international ? Mais rien n'est plus important que le public de son pays. Etre à l'international apporte des opportunités, mais les artistes font aussi les frais d'un effet de mode, source d'injustice et d'exploitation. Je suis contre ce labelling d'artistes syriens en exil. " Au-delà des débats sur les identités et les tendances culturelles, l'enjeu reste de taille. Ayant vécu à Damas puis à Beyrouth, le journaliste belge Jorn De Cock, correspondant au Moyen-Orient pour De Standaard, le confirme : " L'histoire de la Syrie est écrite par le régime. Dans cette Syrie culturelle qui s'écrit pour l'essentiel en dehors du pays à Beyrouth, Berlin, Paris... les artistes sont libres de raconter une autre Syrie. Ils continuent leur révolution par leur mémoire et leur créativité. " Ce soir-là, à Station Beyrouth, l'arak, sorte de " pastis oriental ", coule à flot parmi un public cosmopolite, chacun avec son histoire. Au programme, un concert underground avec le groupe Tanjaret Daghet dont le nom signifie " cocotte-minute ", un écho explicite aux tensions explosives du Moyen-Orient. Ce trio syrien de rock indé qu'on aurait aimé croiser à Bruxelles, mais qui reste, pour l'heure, bloqué au Liban.