C'est une histoire d'amour. Une histoire de vie. Et de société. Karim aime Sophie, qui le lui rend bien. Mais le jeune homme est maghrébin, fils d'immigrés. Pour garder le cap de cet amour partagé, fort et fragile à la fois, il lui faudra s'affranchir du poids d'une certaine tradition, sans pour autant renier sa famille, son père, surtout, que l'âge et la maladie affaiblissent. Il lui faudra faire face au racisme, aux pièges tendus à la jeunesse dont il est issu, et qui guettent un jeune frère qu'il voudrait protéger. Fils respectueux, grand frère responsable, partenaire d'une Sophie exigeant à juste titre sa part d'attention et de compréhension: les rôles se multiplient pour un Karim fraîchement diplômé mais réalisant qu'on ne confie pas volontiers un emploi de comptable à un Arabe, même s'il a la nationalité belge...
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C'est une histoire d'amour. Une histoire de vie. Et de société. Karim aime Sophie, qui le lui rend bien. Mais le jeune homme est maghrébin, fils d'immigrés. Pour garder le cap de cet amour partagé, fort et fragile à la fois, il lui faudra s'affranchir du poids d'une certaine tradition, sans pour autant renier sa famille, son père, surtout, que l'âge et la maladie affaiblissent. Il lui faudra faire face au racisme, aux pièges tendus à la jeunesse dont il est issu, et qui guettent un jeune frère qu'il voudrait protéger. Fils respectueux, grand frère responsable, partenaire d'une Sophie exigeant à juste titre sa part d'attention et de compréhension: les rôles se multiplient pour un Karim fraîchement diplômé mais réalisant qu'on ne confie pas volontiers un emploi de comptable à un Arabe, même s'il a la nationalité belge...Jamais encore un long-métrage ne nous avait plongés au coeur de la communauté maghrébine de Bruxelles. Au-delà de Gibraltar vient combler ce manque, et de la meilleure façon possible. Ses réalisateurs, Mourad Boucif et Taylan Barman, nous offrent un film sincère, sensible, intelligent, émouvant. Aux raideurs du constat sociologique, forcément réducteur et démonstratif, ils ont su préférer une démarche vivante, spontanée, visant et atteignant une vérité humaine éminemment partageable. S'il se place clairement du point de vue des immigrés et enfants d'immigrés de la deuxième génération, Au-delà de Gibraltar est aussi un admirable exemple d'ouverture à l'autre. S'il est un film nécessaire et même indispensable dans le cinéma belge d'aujourd'hui, c'est bien celui-là! De l'intérieurMourad Boucif et Taylan Barman se connaissent depuis leurs 15 ans, et ont fréquenté les mêmes bancs d'un athénée bruxellois. Le premier, né en Algérie, était arrivé en Belgique à 5 ans. Le second, natif d'Istanbul, n'avait que quelques mois lorsqu'il débarqua dans notre pays. "Nous étions fous d'images, se souvient Barman, on empruntait (sans qu'il le sache) le caméscope du père de Mourad et on filmait des sketchs entre nous, avec notre bande de copains. Un jour, nous nous sommes inscrits à un concours vidéo amateur pour y présenter un petit court-métrage que nous avions réalisé ensemble, avec, aussi, des copains rencontrés dans une maison de jeunes à Molenbeek." L'Amour du désespoir séduisit le jury, donnant à ses réalisateurs "une conscience de ce que la caméra pouvait devenir un outil d'expression, qu'il était possible de témoigner de l'intérieur sur des choses qui faisaient partie de notre réalité quotidienne". "Nous n'avions pas de motivation politique, intervient Mourad Boucif, nous sommes simplement passés du plaisir de filmer entre amis au désir de raconter ce que nous vivions, entendions et voyions dans nos quartiers populaires, immigrés." Le projet suivant fut Kamel, autour du thème de la drogue et tourné suite au décès par overdose d'un des interprètes du premier court-métrage. La RTBF et Arte diffusèrent cette oeuvre "dénuée d'ambition formelle et destinée, surtout, à conscientiser les plus jeunes, victimes potentielles qu'il est terrible de voir tomber dans le piège". L'attention générée par leurs deux premiers films devait permettre à Mourad et Taylan d'entreprendre un long-métrage. Le producteur Hubert Toint et sa société Saga Films entrèrent dans l'aventure avec un grand respect pour la nature même du travail du duo. "Le plus important pour nous est l'authenticité par rapport à la réalité, au vécu, d'où sont issues nos images, déclare Taylan Barman. Mis à part l'interprète de Sophie, qui a fait des études d'art dramatique, tous les acteurs d' Au-delà de Gibraltar sont des non-professionnels, amenant leur propre expérience de vie. Dans la même logique, nous préférions travailler sans dialogue écrit, faisant confiance à l'improvisation au moment du tournage." L'amour en partageCette absence de continuité dialoguée ne rendit pas aisée la recherche d'aides financières, mais le duo et son producteur tinrent bon. Le jeu en valait la chandelle. Car, si le film bénéficie d'une structure dramatique solide et précise (le scénario est cosigné des réalisateurs et de Gérard Preszow), il ménage à ses interprètes de larges espaces dans lesquels se libère leur part de vérité. Mourad Maimuni, interprète fétiche de Boucif et Barman, est formidable dans le rôle de Karim, Bach-Lan Le Ba-Thi (issue, elle, de l'immigration asiatique) remarquable dans celui de Sophie. Abdeslam Arbaoui campe pour sa part idéalement le père, comme il le fit déjà dans les films précédents du duo. "Tous viennent avec leurs propres mots, leur apport intime", soulignent les réalisateurs qui ont aussi réuni devant la caméra toute une bande de jeunes heureux de témoigner, chacun à sa manière. Ainsi Samir Rian, qui entama le film dans l'équipe de régie avant de reprendre au vol le rôle du jeune frère de Karim, l'interprète choisi initialement étant parti de manière impromptue en Espagne après avoir tourné plusieurs scènes! Ainsi, également, Nabil Ben Yadir, qui incarne Aziz et revendique une expression "différente des clichés sur la jeunesse immigrée, identifiée à la délinquance et à une image importée des cités de banlieue françaises... qui n'ont rien à voir avec la réalité des quartiers bruxellois."L'amour en partageSi une histoire d'amour occupe le centre vibrant d' Au-delà de Gibraltar, c'est "parce que l'amour est un sentiment que nous avons tous pu éprouver, une expérience que nous avons tous pu faire", explique Mourad Boucif. Mariant fort bien l'universel et le particulier, les réalisateurs confirment les qualités réalistes de leurs premiers essais, en y ajoutant une respiration plus ample. Et c'est du vrai cinéma qu'ils nous donnent à voir et à ressentir, même si la priorité pour eux reste le contenu. Pour autant, pas question pour eux de se prendre "pour des grands professionnels" ou d'attraper "la grosse tête". "Si ça nous arrivait, commente Mourad Boucif, la réalité se chargerait bien vite de nous ramener sur terre!" Et de raconter que, le matin même, juste avant de se rendre au rendez-vous fixé pour notre entretien, il se vit confronté de manière presque absurde au versant répressif du quotidien immigré. "Nous allons dans les quartiers faire de la promo pour le film, raconte le réalisateur. Tout à l'heure, nous venions tout juste de sortir quelques affiches du coffre de ma voiture quand nous nous sommes retrouvés entourés par la police de Koekelberg, dont des agents en civil portant des oreillettes façon FBI... " Une tracasserie comme beaucoup d'autres, mais qui n'empêchera pas Au-delà de Gibraltar d'attirer l'attention qu'il mérite assurément. Ils seront nombreux, sans doute, à venir voir le film et à pouvoir dire, comme l'ont déjà fait beaucoup de jeunes après la projection au Festival de Mons: "Ceci est mon histoire, notre histoire." Louis Danvers